A ce moment-là, vers les six heures, avec la régularité d’une horloge et la rapidité de l’éclair, un vent s’élève, qui amène, de toutes les extrémités de l’horizon, de sombres nuées dont le dôme s’épaissit progressivement. Puis, tout à coup, l’orage éclate. Et, pendant une heure, ce sont des roulements de tonnerre, des traînées de feu, des nappes d’eau, à abîmer et à noyer toute une contrée. Ensuite, la tourmente se dissipe, les cieux retrouvent leur sérénité d’azur, le vent s’apaise, et les étoiles scintillent. La terre, rafraîchie, exhale des senteurs enivrantes, les fleurs éclosent, la séve monte, la verdure se déploie. Et, le lendemain, à la même heure et dans les mêmes conditions, se reproduisent exactement les mêmes phénomènes que la veille. Il en est ainsi, tous les ans, pendant une période de trois mois.

— L’orage est descendu aujourd’hui plus bas que d’habitude, reprit Gœrguis. Cette nuit, ce torrent roulera des flots chargés d’écume qui t’emporteraient endormi. C’est là, au-dessus, poursuivit-il en me désignant une petite plate-forme en retrait dans une anfractuosité de la montagne, qu’il faut te coucher.

Le conseil me paraissait sage. Je m’y conformai, et je n’eus qu’à m’en applaudir. Je reposais, en effet, profondément, lorsqu’un fracas formidable m’éveille en sursaut. On eût dit la montagne qui s’écroulait. Des hurlements sinistres frappent les échos. Des ombres affolées traversent les ténèbres. Le bruit, encore à quelque distance, se rapproche avec la rapidité de la foudre. J’ai à peine le temps de m’interroger qu’il retentit déjà là, sous mes pieds. C’est le torrent subitement enflé, ainsi que l’avait prédit Gœrguis, qui se précipite comme une avalanche, déracinant les arbres, entraînant avec lui tout ce qu’il rencontre, et dont les animaux sauvages, éperdus, fuient les étreintes. Surpris dans mon sommeil, jamais je ne serais parvenu à y échapper.

LES FUNÉRAILLES D’UN CHOUM.

CHAPITRE VII

Mender et Medina. — Les funérailles d’un choum. — Mes aventures dans le Debrè-Salè. — Mon départ de Keren. — Abba-Emnatou. — Le prix du sang.

Trois quarts d’heure après, il n’y paraissait plus. A la place de cette trombe mugissante, à peine un mince filet d’eau gazouillant sur les cailloux ; et au matin, plus rien ; tout au plus des traces d’humidité. L’atmosphère était demeurée aussi étouffante ; et nous rôtissions en suivant péniblement le sentier qui serpentait au fond de ces gorges. En certains endroits, les parois verticales de la roche et les excavations creusées par les eaux le resserraient à tel point que le sabot de nos mules foulait à peine l’espace nécessaire pour se poser avec sécurité. Ce fut précisément à l’un de ces étranglements que nous nous trouvâmes tout à coup en face d’un groupe d’hommes qui venaient en sens contraire, et dont l’aspect semblait étrange. Au lieu de la lance et des armes traditionnelles dont tout Abyssin en voyage, riche ou pauvre, marchand ou soldat, n’aurait garde de se séparer, la plupart de ceux-là ne portaient à la main qu’un bâton, et sur le dos, que des instruments de musique : violes à long manche, tambourins rustiques, mandolines grossières, tels étaient les éléments de cet orchestre inopiné. Gœrguis connaissait celui qui paraissait être le chef. — Qui ne connaissait-il pas ? — Il s’avança vers lui, et, après l’échange de quelques mots, la bande escalada de son mieux les aspérités du roc sur notre flanc, et s’y tint en suspens, pour nous laisser le passage libre.

— Quels sont ces gens-là ? lui demandai-je, quand nous eûmes défilé.

— C’est une compagnie de chanteurs qui vont assister aux funérailles de Hakin.