— Et cet Hakin, qui était-ce ?

— Le choum[14] du pays où nous sommes en ce moment, et l’un des plus importants parmi les notables des Bogos. Presque toutes les hautes terres relevaient de son autorité. Je ne suis point surpris. Il est mort de sa fille.

[14] Ce mot est le terme abyssin, correspondant à l’expression arabe de cheik (chef).

— Il est mort de sa fille ! que veux-tu dire par là ?

— C’est une histoire tragique, et qui ne date que d’hier. Hakin avait un fils, et une fille appelée Medina. Il y a deux ans, le premier périt dans un engagement avec les Barias. Medina était fiancée depuis longtemps à un jeune chef des Bogos de la plaine, et lorsqu’il se fut écoulé un temps suffisamment long après la mort de son frère, elle l’épousa. Il se nommait Mender. Tous les deux s’aimaient avec passion, et, loin de diminuer leur amour, comme il arrive trop fréquemment, le mariage ne fit que le stimuler davantage.

— Ah ! si je venais à te perdre, disait parfois en soupirant Mender à sa femme, je me couvrirais de cendres pour le reste de mes jours, et jamais une autre ne partagerait ma couche.

— Moi, répliquait Medina, si tu mourais, je ne te survivrais pas.

Ces propos-là, ils ne s’en cachaient point. A diverses reprises, on les avait entendus se les répéter l’un à l’autre. Jeunes, riches et beaux, c’était là, il est vrai, aux yeux des sages, de ces serments qu’en cas de malheur, l’avenir se charge bien vite de démentir.

En attendant, ils vivaient heureux. Et, suivant une coutume particulière aux Bogos, chacune des femmes du village était venue, pour un temps, déposer dans leur maison, comme chez la plupart des jeunes mariés, ses bijoux et ses objets les plus précieux, afin d’attirer sur son propre toit un peu du bonheur qui semblait leur avoir été départi en ce monde.

Or, il advint qu’un des jeunes chefs de la contrée alla contracter mariage au pays des Hall-Hall, qui commence à cette baie d’Adulis que tu as visitée et que le roi Négoussié a donnée autrefois à la France, pour s’étendre entre les terres stériles des Danakils et les plateaux verdoyants du Lasta et du Tigré. Il partit, escorté d’une troupe joyeuse de parents et d’amis. Mender se trouvait du nombre.