Le père de la future était un des guerriers les plus riches et les plus renommés des Hall-Hall. Il tint à traiter magnifiquement des hôtes venus de si loin ; et, au bout de plusieurs jours, les fêtes des épousailles terminées, il les renvoya chez eux comblés de présents.

Deux routes s’offraient à leur choix pour regagner les Bogos. L’une, la plus longue, mais aussi la plus sûre, longeait la mer en partie jusqu’au-dessus de Massaouah. C’était celle qu’ils avaient suivie en se rendant chez les Hall-Hall. L’autre, plus courte, tu la connais, nous l’avons prise nous-mêmes pour atteindre Keren. Tu sais combien elle est pénible et accidentée ; mais ce que tu ignores, c’est le nom et le caractère des diverses tribus dont elle traverse le territoire, et dont nous n’avions pas à nous inquiéter.

Il n’en était point ainsi pour nos jeunes gens ; car pendant toute une journée, elle côtoie la tribu des Takoué, une fraction des Chohos, et leurs ennemis héréditaires, dont, il y a bien des années déjà, le choum avait été, dans une rencontre entre les deux partis, tué de la main même du père d’Hakin. Jamais, pour ce meurtre, aucun prix n’avait été acquitté, ni aucun arbitrage prononcé. Il existait donc entre eux une guerre de sang, et depuis longtemps, sans y être parvenus, les Takoué cherchaient l’occasion d’exercer des représailles.

Néanmoins ce fut cette voie que les imprudents adoptèrent. Confiants dans leur nombre et leurs forces, jamais, pensaient-ils, les Takoué n’oseraient les attaquer. Et en effet, ceux-ci se gardèrent bien de les assaillir ouvertement ; mais, aux environs d’Ela-Barett, que tu te rappelles sans doute, alors que les jeunes Bogos pouvaient presque se croire en sûreté, ils leur dressèrent durant la nuit une embuscade où tous succombèrent. Pas un seul n’en revint.

Au point du jour, criée selon l’usage par les pâtres, de montagne en montagne, la nouvelle du massacre était déjà arrivée jusqu’au village où Medina, anxieuse, attendait son époux, et plus d’une mère son fils bien-aimé. Aussi l’on peut se faire une idée du concert de lamentations et du deuil qui accueillirent ce funèbre message. De tous côtés, c’étaient de pauvres vieilles femmes gémissant et se déchirant la poitrine de leurs ongles, ou des vieillards consternés lançant au ciel de vaines imprécations, ou bien encore les frères et les amis des victimes jurant de tirer des Takoué une vengeance éclatante.

Seule, Medina ne s’était point montrée. Au premier bruit, elle avait envoyé au dehors une fidèle servante pour s’informer, et lui raconter ce qu’elle aurait appris. Dès qu’il n’y eut plus de doute, faisant éteindre le feu du bain de fumée qui brûlait déjà depuis deux jours, elle se ramena son natâla sur le front, et durant vingt-quatre heures elle demeura accroupie, la figure sillonnée de larmes muettes, près de son foyer solitaire. Puis, au matin, elle envoya prier toutes les femmes dont elle gardait les bijoux en dépôt de se rendre dans sa maison.

— Aujourd’hui je ne suis plus l’heureuse Medina, leur dit-elle. Il ne peut, désormais, s’échapper de ce toit que des influences de malheur. Reprenez donc tout ce qui vous appartient.

Et lorsque la dernière des femmes se fut éloignée, elle demanda ses plus beaux habits, ses plus riches parures, et s’en revêtit.

— J’aimais à être belle, répétait-elle à sa servante, au temps où je me nommais l’épouse de Mender, et où il se plaisait à me voir ainsi. Ses yeux ne me verront plus, maintenant. Je l’ai perdu. Je ne suis plus qu’une veuve déshéritée. Tu vas prendre ma mule, et te rendre chez mon père l’avertir que, demain, j’irai me réfugier auprès de lui.

Et lorsque, sous ce prétexte, elle eut écarté cette femme, elle s’enferma. Au soir, une voisine qui ne l’avait point vue, surprise et inquiète, se rendit chez elle et appela. Point de réponse. D’autres se joignirent à celle-là, appelant de nouveau à haute voix Medina. Toujours pas de réponse. La porte fut enfoncée. Au fond de la case, dans un coin, quelque chose de blanc avec des reflets d’or tranchait sur l’obscurité à demi tombée. C’était Medina, pendue à une poutre, couverte de ses beaux habits et parée de ses bijoux de mariage.