Aussi lorsque la servante atteignit, dans la nuit, la demeure d’Hakin, au lieu de trouver celui-ci couché et ses serviteurs endormis, elle le rencontra sur le seuil, prêt à partir, malgré l’heure avancée. La voix des bergers, d’écho en écho, venait de lui apporter la nouvelle de la seconde catastrophe, plus horrible que la première, qui frappait sa vieillesse. Et, sur-le-champ, il s’était mis en route.
Et lorsqu’il fut arrivé à la maison qui avait été celle de Mender et de Medina, il demanda à voir les restes de sa fille. On avait rejeté par-dessus une natte et un quârri. Les femmes qui veillaient auprès la lui indiquèrent. D’un geste, il la découvrit, et s’asseyant, il demeura quelques instants, la lèvre tremblante, la prunelle fixe, à regarder le visage déjà froid de cette enfant qui avait été sa joie et son orgueil.
— Ah ! fille sans cœur, s’écria-t-il tout à coup, avec un accent farouche, as-tu bien pu te tuer ainsi pour un mari, sans souci de la douleur de ton vieux père ! N’étais-je point assez riche et assez puissant pour t’en procurer un autre encore meilleur que le premier ?…
Et puis, subitement, de cet accès d’indignation passant à un désespoir déchirant, les sanglots étouffèrent sa voix. Il se jeta sur les mains de sa fille, les serrant convulsivement, les couvrant de pleurs et de baisers :
— Non ! non ! tu as bien agi, ô mon enfant, tu es digne de ta race. Toute femme qui aime son mari ne doit pas lui survivre.
Et alors il commanda qu’on emportât le corps dans son village ; et, après lui avoir fait faire de somptueuses funérailles, il voulut qu’elle fût enterrée à la place même où il rendait la justice à sa nation.
Depuis ce moment, il ne prononça jamais le nom de Medina, mais, chaque jour, il passait de longues heures à méditer en cet endroit. Sans autre enfant pour le consoler et perpétuer sa lignée, on le voyait dépérir lentement. La dernière fois qu’il me fut donné de lui parler, le signe de la mort était déjà sur lui. C’était un chef sage et respecté. Je regrette de ne pouvoir me joindre à ceux qui lui rendront les devoirs suprêmes.
— Son village est-il loin ? m’informai-je.
— A quelques heures à peine, sur la droite, quand on a quitté le Debrè-Salè. Le chemin se voit d’ici ; c’est cette ligne blanche un peu en arrière de nous, là-bas, qui serpente le long de la montagne, de l’autre côté du ravin. Je ne sais pourquoi les chanteurs en ont pris un autre, un peu plus long.
— Eh bien, allons-y !