Ses dents ressemblent aux filles de la tourterelle blanche,

Assar oueld hamâlè.

Ses gencives au fils du merle noir.

Les troubadours nous saluèrent avec déférence, et instruits par Gœrguis de nos nouvelles intentions, se joignirent à nous. Avant le coucher du soleil, nous étions à destination.

Pas d’hésitation pour découvrir l’habitation d’Hakin. Des lueurs rouges et un bruit confus nous guidaient. C’étaient les grands feux allumés dans la cour, autour desquels les anciens étaient accroupis, et la foule circulait. Le clocher en chaume de l’église se dressait au-dessus. Les cérémonies étaient entamées. Dans un coin mal éclairé, on égorgeait des vaches. Plus en lumière, un chœur de jeunes filles, comme à Keren, psalmodiait une complainte, en se déhanchant et en marquant le pas tour à tour ; et, parallèlement, des jeunes garçons, en file, se livraient à la danse du sabre. Mais, on le sentait, ce n’était là qu’un prologue, en attendant le morceau capital. A l’entrée des chanteurs, deux ou trois hommes s’étaient levés. Gœrguis s’avança vers celui qui avait l’air d’en être le plus important, et après une embrassade où la surprise de l’un se mêlait à l’affliction de l’autre, il me l’amena. Mis au courant par quelques mots échangés à la hâte, celui-ci appela les parents, et tous me conduisirent avec solennité à un angareb d’où je pouvais assister au spectacle.

Les inévitables salamalecs accomplis, les troubadours préludèrent. Au centre, son taboura à la main et deux musiciens à ses côtés pour accompagner les chants, le chef donna le signal. Et alors retentirent les premiers accords d’une mélopée qui allait durer jusqu’au jour. C’était, bien entendu, la glorification des vertus et des mérites du défunt, ou l’histoire de ses hauts faits. Chacun improvisait, à son tour, une strophe que le chœur entier reprenait. Et cela, sans se fatiguer, sans se reposer, pendant des heures, sauf quelques libations d’hydromel pour humecter le gosier des virtuoses. L’aurore fut le signal d’un arrêt prolongé ; les viandes étaient prêtes, l’estomac avait besoin de se refaire. Plus d’autre souci que le festin.

D’ordinaire, ce sont la propre femme et les filles du mort qui remplissent elles-mêmes ce rôle, et célèbrent devant ses amis la gloire de leur époux et de leur père, en se labourant la figure de leurs ongles. Hakin n’ayant plus ni femme ni enfant, il avait bien fallu recourir à un ministère étranger. Il n’est pas rare non plus que ces fêtes mortuaires durent plusieurs jours. La douleur fastueuse des fils aime à entourer la mémoire de leur père de ce suprême hommage. Dans le cas présent, les collatéraux à qui revenait l’héritage n’avaient pas tenu à déployer une aussi somptueuse mise en scène. Une fois le repas digéré, l’hydromel avalé, et le corps tiré de l’église où il avait passé la nuit, pour être enterré, un peu à l’écart, au flanc de la colline, dans le tombeau que lui avaient creusé les mains des habitants du village, la dernière prière dite par le prêtre indigène, tout était fini. Le peuple se dispersa, et nous reprîmes définitivement la route de Keren.

Afin de ne pas refaire exactement celle que j’avais déjà suivie, je laissais mes domestiques s’y engager en compagnie des mules et des bagages ; et, après m’être orienté, je me mis en devoir de revenir seul, en chassant. Sur la rampe occidentale du Debrè-Salè, je jouissais d’un magnifique coup d’œil ; et je m’absorbai si bien dans mon admiration, en regardant le panorama splendide et grandiose où les tons colorés du sol se confondaient, dans le lointain, avec les brumes de l’horizon, que je finis par m’égarer.

J’avais supposé, d’après la configuration du terrain, pouvoir découvrir, vers l’est, une issue que l’abaissement distinct du Debrè-Salè dans ce sens me permettait d’espérer. Ensuite, par une marche oblique, savamment combinée, je devais rallier ma troupe.

Mais, en avançant, je me convainquis que la déclivité d’abord observée cessait bientôt, et, tout à coup, autour de moi, je n’eus plus qu’une vaste lande entrecoupée de clairières et de taillis, au travers desquels, s’il était aisé de se mouvoir, il était, du moins, impossible de se reconnaître. Je voulus rebrousser chemin. C’était trop tard. La nuit arriva, et je demeurai au milieu des ténèbres, sans un rayon de lune pour me guider. J’essayai, au bout de quelques instants, de me diriger d’après les étoiles ; mais, avec les yeux en l’air, il m’était difficile de regarder à mes pieds ; et, plus d’une fois, je roulai au fond d’une crevasse inaperçue, au risque de me briser la tête ou de perdre mes armes.