Notre visite au pays des Bogos touchait à sa fin. Chaque jour, les chefs renouvelaient, sans plus de succès, leurs instances auprès de l’évêque, pour obtenir de son choix un gouverneur européen, et le prélat était pressé de se soustraire à la fois à l’obsession de prières stériles qui le fatiguaient, et au spectacle d’une dégradation morale qui l’affligeait. L’argent de la France avait été distribué en partie ; ce qu’il en restait fut compté au prêtre indigène, gardien de la mission, afin d’en achever la répartition au fur et à mesure des besoins populaires.

Ce prêtre, c’était Abba-Emnatou, un des anciens ambassadeurs de Négoussié en France, et l’envoyé dépêché naguère par lui au commandant Russel pour ratifier la cession de la baie d’Adulis[15]. Il se complaisait au souvenir de sa mission et des merveilles qu’il avait vues. Paris, Rome, hantaient sa mémoire, et les féeries surnaturelles du ballet de l’Opéra alternaient fréquemment, je l’ai déjà raconté, dans ses réminiscences enthousiastes, avec la solennité majestueuse des cérémonies de l’Église romaine.

[15] Mer Rouge et Abyssinie.

Esprit fin, souple et délié, ainsi qu’il s’en révèle tant d’exemples en Éthiopie, à travers tous les régimes, toutes les conquêtes, il était parvenu à se maintenir dans les meilleurs termes avec chacun, et à conserver la même influence successive, aussi bien auprès du maître de la veille que du vainqueur du lendemain. Je m’étais lié avec lui, et sa conversation intéressante et judicieuse m’en apprit bien plus, en quelques heures, sur la situation économique de l’Abyssinie, son état politique, ses aspirations sociales, que n’eussent pu le faire peut-être des mois, des années de voyages. Le mot d’Abba qui précédait son nom est l’indice de la dignité ecclésiastique, et se place, en Éthiopie, devant celui de tous les prêtres. C’est l’abbé de chez nous ; et, suivant moi, il faut chercher l’origine commune de l’un comme de l’autre dans le radical d’Abou, qui, en arabe, veut dire père.

Il nous avait accompagnés jusqu’à l’extrême limite de la vallée de Keren, et, tout en cheminant, il me parlait une dernière fois de la France, de tout ce qu’elle pourrait faire, si elle le voulait, dans son propre pays, des bienfaits que sa domination y apporterait, des sympathies qu’elle y rencontrerait ; — tout cela entremêlé de projets et de plans sagement conçus, d’observations profondes, et, au-dessus de tout, de vœux ardents pour une régénération que l’Éthiopie ne pouvait plus attendre d’elle-même, mais qu’elle devait seulement, disait-il, implorer de la France, sa protectrice naturelle, et la patronne généreuse de tous les chrétiens d’Orient.

De telles paroles résonnent toujours doucement au cœur d’un Français ; mais que d’illusions en elles !… Et combien aujourd’hui de cette foi précieuse s’est envolé au vent funeste de la politique ou de l’indifférence !

Abba-Emnatou n’était pas le seul qui nous eût escortés. Les principaux notables nous entouraient aussi, adressant à l’évêque des supplications désespérées, ou bien assiégeant M. Münzinger de recommandations et de requêtes relatives à leurs intérêts privés. L’un d’eux, plus âgé que les autres, m’avait pris de belle amitié. Maintes fois, il m’avait engagé à rester pour devenir chez eux ce chef européen dont ils réclamaient la présence.

— Si tu veux être notre choum, me répétait-il, nous pourvoirons à tous tes besoins. Tous les jours, on t’apportera les mesures de dourah, les pots de lait, les outres de miel qui te seront nécessaires. Tu choisiras parmi nos troupeaux cinquante vaches des plus belles, et parmi nos jeunes filles celle qui te plaira. Chaque printemps, tu prélèveras la dîme sur toutes nos récoltes, sur tous nos biens.

Tant d’avantages ne m’avaient pas séduit néanmoins. Au dernier moment, il renouvelait ses instances, et, les voyant demeurer aussi inutiles que les précédentes :

— Quand tu reviendras, ajouta-t-il, si tu reviens jamais, les pierres blanches de mon tombeau garniront, à côté de ceux de mes ancêtres, le versant de la colline.