Et, d’un geste, il me désignait la vallée qui s’offrait alors à nos regards, telle que le fond d’un immense entonnoir encadré par une guirlande de montagnes.

Au flanc de cette vaste enceinte apparaissaient, en effet, dispersées çà et là, isolées ou par groupes, des taches blanches dont la couleur éclatante contrastait étrangement avec la teinte uniforme de l’ensemble. C’étaient autant de mausolées. Car chez les Bogos et au Mensah, point de cimetières. Ils enterrent leurs morts un peu partout, sur les points élevés, dans les sites pittoresques. Sur le terrain où repose le corps, ils construisent un petit mur circulaire de deux pieds, en pierres sèches, et en comblent le vide avec des cailloux blancs que les mains pieuses s’empressent d’amasser pour ce suprême devoir. A la place de ces cailloux blancs, quelques-uns sont recouverts, au contraire, de cailloux noirs. C’est que le défunt a péri là d’une mort violente, et que son sang crie vengeance.

Comme autrefois en Corse, les vendettas sévissent là-bas avec une implacable rigueur, et, de génération en génération, les haines séculaires y transmettent leur cortége immuable de meurtres et de dévastations. La mort de tout homme tué par un autre doit être vengée, quelles que soient, dirions-nous ici, les circonstances atténuantes, et ce lugubre soin, accepté comme un legs, incombe au plus proche parent de la victime. Le fait suivant peut montrer jusqu’où va la rigoureuse observance de cette sinistre coutume.

Deux amis poursuivaient un jour une troupe de sangliers, et l’un, dans l’ardeur de la chasse, lança son javelot si malheureusement, que l’arme, sans atteindre le gibier, alla percer le second, de quelques pas trop en avant. Vainement, avant de mourir, le blessé eut-il le temps de préciser les détails de la catastrophe et d’insister sur sa propre maladresse, pour excuser celle de son compagnon ; lorsque la cérémonie funèbre fut accomplie, la famille songea à tirer vengeance de son trépas, et se mit en campagne contre le meurtrier. Celui-ci, soutenu par les siens, se défendit ; et d’un accident aussi involontaire surgit, entre les deux camps, une lutte sans merci qui entraîna la mort de onze personnes.

D’autres fois, dans des cas analogues, un accord réciproque intervient ; et le coupable, après un jugement rendu par des arbitres choisis d’un commun consentement, se rachète en payant à la partie lésée ou aux héritiers une somme qu’on appelle le « prix du sang ».

J’ai retrouvé, plus tard, le même usage chez les tribus de la Mésopotamie[16].

[16] Les Vrais Arabes et leur pays, par D. de Rivoyre ; librairie Plon, Nourrit et Cie.

C’était Abba-Emnatou qui venait de me conter ce trait de mœurs. Son récit terminé, nous nous séparâmes. J’étais loin de me douter, à ce moment, que quelques années après il allait mourir, assassiné à son tour par une main inconnue, dans les rues de Massaouah.

L’itinéraire de notre première étape nous conduisit près de l’endroit même, théâtre de l’événement dramatique dont il s’était fait le narrateur. Nous allions vers le Mensah ; et comme ce plateau se trouve plus élevé que Keren, dès le début, après avoir traversé l’Ansaba, nous commençâmes à monter, en appuyant vers le nord-est. Deux journées, au plus, devaient nous suffire pour l’atteindre, et le soir de notre départ, tout refroidis déjà par l’atmosphère des régions supérieures, nous campâmes sur un tertre suspendu au-dessus du torrent et appelé « Mahabar », c’est-à-dire « lieu de réunion ».

CHAPITRE VIII