Le cellacellé. — Les deux amis.
Rien de remarquable à ce gîte aérien, si ce n’est la présence abondante d’un arbre que les indigènes désignent sous le nom de cellacellé, et qui fixa mon attention. De la grosseur d’un chêne de moyennes proportions, il laissait voir, entremêlées aux feuilles vert sombre de ses rameaux, de larges fleurs d’un pourpre splendide et de la forme d’une cloche renversée. En même temps, s’y balançaient d’énormes fruits, du plus curieux aspect, dont rien, parmi les productions de nos pays, ne saurait mieux donner l’idée, pour la couleur et la structure, que l’aubergine. Violacé et allongé comme elle, mais de dimensions deux ou trois fois plus considérables, ce fruit est formé d’une substance ligneuse, solide et lourde, impénétrable à la dent, et complétement impropre à l’alimentation. Fouillé par un couteau pourvu d’une lame bien trempée, comme je fis de l’un d’eux, il peut servir de vase, de récipient, et devient vite, à l’air, aussi dur que le bois même de l’arbre dont il sort.
Involontairement, en présence de ce produit végétal des tropiques, je songeais au dormeur de la fable de La Fontaine, qui, à son réveil, blessé par la chute d’un gland sur le visage, admire la sagesse de la Providence, et la remercie de n’avoir pas placé les citrouilles en haut des chênes. Là-bas, sous un cellacellé, son action de grâces eût couru le risque de n’être pas, je pense, aussi sincère… Tant il est vrai que tout, en ce monde, est relatif, et que même la morale des fables ne saurait avoir rien d’absolu.
Étaient-ce des réflexions aussi philosophiques qui absorbaient, dans le même moment, l’ami Gœrguis ? Je l’apercevais, le nez en l’air, contemplant également, sans mot dire, la cime du cellacellé.
— Que découvres-tu donc là-haut ? ne pus-je m’empêcher de lui demander.
— C’est un conte de mon pays, que me rappelle ce feuillage.
— Un conte ! Je ne suis pas fatigué, et la flamme du foyer nous éclairera longtemps encore. Narre-le-moi, tandis que les autres dorment.
Et, assis sur la racine noueuse d’un arbre apporté là pour alimenter le feu, je m’apprêtai à écouter. La figure de Gœrguis revêtit l’air sibyllin qui lui était propre dès qu’on faisait appel à son savoir ou à ses souvenirs ; et il commença, à mi-voix, en ces termes :
LES DEUX AMIS.
Dans une province de l’Éthiopie qu’on ne nomme pas, et à une époque qu’on ne connaît pas, vivaient deux amis, Hagos (le contentement) et Desta (la joie). Tous deux étaient nobles, tous deux étaient riches ; mais ils n’entendaient pas l’existence de la même façon, et, malgré l’étroite affection qui les unissait, ils suivaient, dans leur manière d’être, deux routes bien opposées. Le premier, Hagos, caractère calculateur et positif, tout entier aux jouissances égoïstes de la fortune, ne leur demandait que ce qu’il en pouvait exiger pour son propre bien-être, sans souci de ses proches moins favorisés que lui. Le second, Desta, cœur ouvert et imprévoyant, heureux de vivre pour savourer la vie, voulait que le bonheur rayonnât toujours autour de sa maison. L’un entassait sous son toit les récoltes de sa moisson, comptait dans ses enclos les brebis et les vaches de ses troupeaux, et ne permettait jamais qu’un œil étranger vînt y jeter un furtif regard. Le second ne coupait ses dourahs et ses blés que pour en distribuer le superflu aux malheureux et aux affligés, n’engraissait ses bestiaux que pour prélever les plus beaux au profit de ses pauvres voisins.