Or il advint, une année, au moment où les tiges mûrissantes se courbaient sous le poids des épis, et où l’herbe touffue des montagnes offrait une savoureuse subsistance aux jeunes génisses, que tout à coup, au milieu du jour, le soleil s’obscurcit, et que, dans le lointain, une nuée apparut, grossissant et approchant rapidement. Cette nuée n’était autre chose qu’un vol innombrable de sauterelles qui s’abattirent sur le pays d’Hagos et de Desta. C’était, avec elles, la ruine et la dévastation. Et aussitôt, de partout, d’énormes fosses furent creusées dans la terre pour les y ensevelir ; de gigantesques bûchers furent allumés pour les consumer. Mais à peine les unes disparaissaient-elles, englouties sous le sable ou anéanties par la flamme, que d’autres arrivaient de plus en plus nombreuses, et à mesure qu’on les enterrait et qu’on les brûlait, il en arrivait, il en arrivait toujours !… Et, à la fin, il en vint tant, que les trous furent comblés, que les brasiers furent éteints, sous le flot de cette marée montante. Et une odeur épouvantable se répandit dans toute la contrée, engendrée par les cadavres en putréfaction de ces millions d’insectes ; et toutes les moissons furent dévorées, les arbres dépouillés de leur feuillage et de leur écorce, l’herbe fauchée jusque dans sa racine ; et de cette terre, verdoyante et fleurie deux jours auparavant, il ne resta plus que comme un immense squelette jauni et pourrissant. L’intérieur même des maisons ne fut pas à l’abri, car les immondes bêtes y pénétrèrent, et rien n’échappa à leurs recherches implacables…
Les greniers remplis d’Hagos, les réserves entamées de Desta, tout cela subit le même sort, tout devint la proie des sauterelles, et les habitants éplorés se virent, sans pouvoir lui échapper, aux prises avec la plus horrible des morts, celle qu’apporte la famine.
Plusieurs d’entre eux résolurent de fuir et d’aller, s’il en était temps encore, demander à des pays plus heureux, au prix de leur liberté même, une hospitalité que leur refusait désormais le toit dévasté de leurs pères, et un peu de ce pain qu’ils ne pouvaient plus espérer chez eux. Hagos et Desta furent du nombre, et, doublement rapprochés par leur ancienne amitié et leur infortune commune, ils partirent ensemble. Au milieu des débris et de la poussière, ils étaient parvenus à ramasser chacun un peu de grain, de quoi faire bien juste cinq bourkoutas ; et, chargés de ce mince bagage recueilli dans une besace (une lokota), ils se mirent en route, allant tout droit devant eux, se fiant à la Providence du soin de leur servir de guide.
Le soir du premier jour, à la halte, ils allumèrent du feu, et après avoir, chacun séparément, écrasé entre deux pierres des grains de dourah, ils en pétrirent la farine avec quelques gouttes de l’eau sur le bord de laquelle ils s’étaient arrêtés. Puis, choisissant des cailloux à peu près ronds, ils les enveloppèrent de la pâte et les placèrent soigneusement au milieu des cendres brûlantes ; et, quelques instants après, quand ils jugèrent leur pain suffisamment cuit, ils le retirèrent et se mirent à manger mélancoliquement.
Desta, habitué à ne jamais compter avec les besoins des autres non plus qu’avec ses propres désirs, l’appétit excité par la longue course qu’il avait dû fournir, mangea son bourkouta tout entier, après quoi il se désaltéra à longs traits au liquide pur et rafraîchissant de la source. Hagos, au contraire, rompu depuis longtemps aux exigences de l’économie et même de l’avarice, sut commander à sa faim, et, effrayé déjà de la brèche imposée à sa maigre provision, ne mangea qu’une moitié de son pain. Enveloppant l’autre soigneusement, il la glissa, pour le lendemain, dans le fond de son sac. Ensuite ils s’endormirent.
Au lever du soleil ils reprirent leur marche, et, comme rien ne leur donnait à prévoir quand ils toucheraient au terme ignoré de leur voyage, les deux amis, d’un seul accord, décidèrent qu’ils ne se reposeraient qu’une fois par journée, et ne feraient qu’un repas, afin d’arriver plus vite, et de ménager davantage, en même temps, leurs insuffisantes ressources. Et en effet, ils allèrent ainsi jusqu’à la nuit. Alors, l’insouciant Desta, comme la veille, se mit à écraser son grain, à pétrir sa pâte, et à manger un bourkouta entier, tandis que le prévoyant Hagos tirait de sa lokota la moitié de pain qu’il y avait serrée, et la dégustait lentement. Et il en fut de même pendant cinq jours.
Le vol des sauterelles s’était étendu au loin, et avait tout ravagé. Ils ne traversaient plus qu’un désert sans limites. Au bout du sixième jour, comme d’habitude, ils s’arrêtèrent. Desta n’avait plus rien, Hagos était encore en possession de la moitié de ses vivres. Le premier, se roulant dans son quârri, se coucha avec résignation sur l’herbe, et regarda, sans mot dire, manger Hagos, qui ne lui fit aucune offre. Puis il ferma les yeux et se reporta en pensée à l’époque, si rapprochée de lui, où tant de convives, connus ou inconnus, venaient chaque jour s’asseoir à son foyer et prendre leur part d’un repas qu’on ne leur refusait jamais ; où les bénédictions des pauvres et la reconnaissance des orphelins s’élevaient en murmures tout autour de son toit ; où ses richesses ne provoquaient pas l’envie, parce qu’elles étaient celles de tous ; où son bras n’avait qu’à s’étendre pour trouver à portée de quoi sécher les larmes des uns et apaiser la douleur des autres. Et, malgré lui, l’infortuné Desta laissa échapper un long soupir et se retourna pour ne pas voir plus longtemps manger l’égoïste Hagos, ni respirer l’odeur impitoyable de ce morceau de pain qu’il ne voulait pas demander. Enfin, ses paupières appesanties se fermèrent, et un sommeil réparateur lui fit oublier quelques heures les angoisses de la faim.
A l’aube, le lendemain, nos deux voyageurs se remirent en route, comme les jours précédents. Desta se flattait qu’enfin la solitude cesserait autour d’eux, et qu’ils arriveraient promptement à quelque pays habité où il trouverait du secours. Cette espérance soutenait son courage et lui donnait la force de dompter le vertige dont il commençait à se sentir envahi. Vaine illusion ! La nuit arrivait, et devant lui toujours le désert, rien que le désert !… A l’endroit de la halte, il ne se coucha pas, il tomba exténué, mourant ! Son regard jetait des éclairs de sauvage convoitise sur le pain qu’Hagos se disposait à entamer :
— Au nom de notre amitié, Hagos, s’écria-t-il enfin, donne-moi un morceau de ce pain. Je n’en puis plus, et je sens que la vie est près de me quitter !
— Te donner de ce pain ! répliqua Hagos. Mais pour sauver ta vie, c’est la mienne que tu demandes… Je suis moins vigoureux que toi, et sans mon heureuse prévoyance, certainement je serais déjà mort. Toi, tu n’as pensé qu’à satisfaire tes voraces instincts, et, au lieu de te prémunir contre les vicissitudes de la fortune, te voilà dénué de tout, grâce à ta gloutonnerie, à ton esprit insensé de désordre et de prodigalité. Je ne veux pas, du moins, partager la misérable destinée que tu t’es préparée, et je ne puis rien retrancher en ta faveur de ce qui est à peine suffisant pour moi-même.