— Par pitié, Hagos, ne me laisse pas expirer sous tes yeux. Quelques miettes de ce pain que tu manges me soutiendraient jusqu’à demain, et demain peut-être c’est le salut !

— Te donner de ce pain ! encore une fois, non ! Je n’y saurais consentir… Cependant, reprit-il, en paraissant réfléchir, tu fus mon ami, tu l’es encore, et je me sens au cœur un reste de compassion. Je ne veux pas demeurer tout à fait insensible, et je consens à t’en céder un morceau ; seulement, je ne te le donnerai pas, je te le vendrai !

— Me le vendre ! Eh ! grand Dieu ! avec quoi te le payerai-je ? Ne vois-tu pas mon dénûment ?

— J’ai mon idée, et voici mes conditions ; il suffit que tu y souscrives : en échange du pain que tu implores, livre-moi un de tes yeux !

A cette proposition étrange, Desta regarda fixement Hagos, ne sachant si, de la part de son ami, ce n’était pas une horrible épreuve, pour connaître jusqu’à quel point allaient les affreuses tortures dont étaient déchirées ses entrailles, ou si ses intentions étaient sérieuses, et s’il se disposait à les mettre en pratique.

Mais Hagos n’ajoutait rien, et semblait attendre une réponse.

— Eh bien ! soit ! dit Desta, mieux vaut sacrifier un œil que son existence même.

Et alors, Hagos s’approchant de son ami, d’une main lui écarta les paupières de l’œil gauche, tandis que de l’autre il l’arrachait violemment de l’orbite. Cela fait, il lui tendit la seconde moitié du pain qu’il était en train de manger.

Insensible à toute autre chose qu’à l’apaisement de sa faim, Desta, malgré la douleur, ne poussa pas un cri, pas une plainte, et se précipita sur le bourkouta.

— Au moins, se disait-il, quel que soit le prix dont je l’ai payé, j’ai acheté le droit de vivre, et il m’en reste encore assez pour jouir de la lumière et admirer les splendeurs du ciel… Demain, avec l’aide de Dieu, nous toucherons peut-être au terme de nos misères.