Mais le lendemain ils avaient beau marcher, marcher toujours, la solitude continuait à les envelopper de son immense silence… Pas un brin d’herbe sur la terre… Pas une feuille aux branches… A la halte du soir, Desta se trouvait tout aussi épuisé, tout aussi affamé que la veille.
— Hagos, un second morceau de pain, je t’en conjure, ou je meurs, dit-il…
— Le voici, répondit celui-là, mais je te le vends aux mêmes conditions qu’hier. Je t’ai enlevé l’œil gauche, il me faut à présent l’œil droit.
Desta eut un mouvement d’épouvante, et balança quelques instants.
— Enfin, soit, reprit-il encore, mieux vaut devenir aveugle que mourir.
Et, comme la veille, Hagos arracha de l’orbite l’œil droit de son ami. Et, cela fait, il lui donna du pain.
Desta, privé de la vue et plongé dans d’irrévocables ténèbres, se flattait que son compagnon consentirait à diriger ses pas et à lui prêter le secours et l’appui de son bras. Mais Hagos, qui n’avait agi de la sorte que pour arriver plus sûrement à se défaire de lui, s’éloigna sans bruit dès l’aurore, et l’abandonna à toute l’horreur d’une situation désormais sans remède.
Et vainement Desta rappela son ami, vainement il proféra tout haut, au hasard, les plus touchantes prières, vainement il remplit le désert de ses cris, nulle voix humaine ne répondit à la sienne, nul son ne frappa son oreille, si ce n’est l’écho impassible de ses propres accents.
A la fin, désespéré, il se laissa choir sur le sol, résolu à attendre là, au même endroit, une mort inévitable. Et cependant, durant le jour, un grand vent s’étant élevé du côté de l’Occident, de lointains parfums de fleurs arrivèrent jusqu’à lui. Ces senteurs ranimèrent au fond de son âme les dernières étincelles de l’espérance, et il releva instinctivement la tête pour respirer avec plus d’énergie. Puis, se traînant sur les mains, il essaya quelques pas en avant, et, continuant encore, après bien des meurtrissures, bien des chutes, en tâtonnant tout autour, il crut froisser ici une touffe de gazon, plus loin une feuille d’arbre. Et les aromes végétaux devenaient de plus en plus pénétrants, les obstacles redoublaient au-devant de sa marche hésitante ; c’était bien la zone désolée qui cessait enfin, et des régions plus fortunées qui s’annonçaient. Et alors, des larmes muettes s’échappèrent de ses paupières vides et glissèrent lentement sur ses joues amaigries ; et il se roula sur le sol hospitalier avec des gémissements, car il se disait que, s’il avait dompté, quelques heures de plus, les impérieuses exigences de la chair, à quelques pas, le destin lui gardait un sourire, et lui conservait les bienfaits de la lumière dont, par une hâte coupable, il se trouvait à jamais privé.
Jusque-là, dominé et soutenu par l’ardeur de la fièvre, il n’avait pris garde ni aux fatigues de sa route obscure au travers des halliers et des épines, ni à la chaleur dévorante des rayons que dardait sur sa tête un soleil, hélas ! invisible pour lui. Mais tout à coup, une fois la première explosion de désespoir calmée, il sentit qu’il avait faim et qu’il avait soif. Et, en s’appuyant, pour se lever, contre le tronc de l’arbre au pied duquel il était étendu, il reconnut, au contact de son écorce lisse et à ses dimensions énormes, que c’était un dima[17]. Aussitôt, se courbant vers le sol, et promenant lentement ses mains tremblantes tout autour de lui sur l’herbe, il chercha s’il n’en découvrirait pas quelques-uns des fruits. Par bonheur ses doigts en rencontrèrent un, et il se mit à le tâter avec précaution. C’était bien là une amande de dima ; c’en était bien l’enveloppe rugueuse, la forme oblongue, la coquille résistante. Et pendant qu’il la tenait serrée soigneusement d’une main, de l’autre il recommençait ses recherches pour arracher une pierre qui lui permît de l’écraser. Et, quand il y fut parvenu, de leurs alvéoles pressées, il retira un à un les grains juteux du fruit dont la liqueur acidulée le désaltéra ; puis il mangea la pulpe farineuse qui les contenait, et il se trouva rassasié.