[17] Le baobab.
Comme il achevait son repas, un rugissement lointain se fit entendre. C’était le lion qui annonçait aux alentours qu’avec le crépuscule il allait se mettre en quête de sa proie. Prêtant l’oreille, Desta, à ces mille bruits insensibles du soir que dégage le silence, comprit que la nuit descendait et, effrayé, se demanda comment il allait faire pour échapper aux bêtes sauvages. Il eut l’idée de grimper sur le dima ; mais ses bras ne parvenaient pas à en embrasser le tronc monstrueux ; les premières branches étaient trop hautes, il le savait, et la surface trop glissante. Après quelques efforts infructueux, il y renonça et se mit à marcher à l’aventure, les bras tendus en avant, espérant se heurter à un autre arbre plus accessible et dont le sommet lui offrirait un asile pour la nuit. En effet, bientôt il trébucha contre une racine, et, s’arrêtant, il examina, autant qu’il le pouvait, de quelle nature était l’obstacle ; et, s’apercevant à sa grande joie que ce n’était plus un dima, mais un cellacellé, moins énorme et moins difficile à saisir, il s’y cramponna et, peu à peu, parvint à se hisser au haut du tronc, entre les premières branches.
A peine était-il installé, qu’il entendit le lion approcher. Durant quelques instants, l’animal se battant les flancs de sa queue erra çà et là, non loin de la retraite où se tenait blotti l’infortuné Desta. Il allait et venait, respirant bruyamment comme si quelque vague odeur appétissante sollicitait sa gourmandise, grondant sourdement par intervalles, ou grattant la terre de ses griffes. Puis soudain il s’arrêta, s’assit tranquillement au pied de l’arbre à la manière des jeunes chats, et, tout en se pourléchant les lèvres, il s’allongea avec un gros soupir dans une espèce d’abri naturel sous deux fortes racines entre-croisées.
Sans la voir, Desta, néanmoins, devinait toute l’horreur de sa position. A ses pieds il entendait le souffle du lion, dont l’haleine régulière semblait annoncer le repos. Tout à coup au-dessus de sa tête un frisson bruyant courut dans les feuilles de l’arbre, et comme la caresse d’un gigantesque éventail effleura son front. Puis une grosse branche craqua, de plus petites cédèrent, et l’on eût dit les serres de quelque puissant oiseau qui s’incrustaient dans le bois. C’était, en effet, un aigle qui poussa un cri rauque et, du haut de son aire improvisée, regardant en bas, aperçut le lion sommeillant, et lui cria :
— Eh quoi ! compère lion, déjà endormi ! Quelle tournée accablante venez-vous donc d’accomplir, et comment allez-vous ?
— Ah ! compère aigle, répondit celui-ci, ça ne va pas du tout. Je suis harassé, vous pouvez le remarquer, car j’ai couru toute la journée, mais en vain, et je n’ai rien rencontré, ni voyageur, ni troupeau, ni berger. Aussi je meurs de faim…
— Pauvre compère, répliqua l’aigle, que je vous plains ! Moi, je suis, au contraire, des plus satisfaits, et je me suis repu aujourd’hui mieux que je ne l’avais pu faire depuis longtemps. Dans la ville voisine, voilà deux jours qu’on tue des milliers de taureaux et de génisses… J’y suis allé, et j’y ai trouvé une telle abondance de viandes, si belles, si appétissantes, avec de petits filets d’un sang rose et parfumé, suintant tout autour goutte à goutte, que je me suis senti pris d’un immense regret à la vue de tant de biens gaspillés sans pouvoir en profiter davantage.
— Eh, grand Dieu ! interrompit le lion, à quel sujet une telle profusion ? Pourquoi tant de bêtes immolées ? Y est-il donc mort quelque grand personnage ?
— Non, reprit l’aigle, non. Il n’est mort personne, mais le fils du roi a perdu subitement la vue, sans qu’on puisse attribuer une cause naturelle à ce malheur. Et alors le roi a convoqué à sa cour tous les savants de l’Éthiopie pour consulter leur science et faire appel à leurs lumières. Mais nul n’est parvenu à le guérir, et aujourd’hui qu’il faut renoncer à tout secours humain, on s’adresse à l’intervention divine, et l’on fait d’innombrables sacrifices pour fléchir sa miséricorde. Il est bien extraordinaire qu’il ne se soit trouvé personne capable d’arriver à sauver les yeux du jeune prince, car la récompense offerte est assez magnifique pour stimuler les plus habiles et tenter les plus dédaigneux.
— Et quelle est cette récompense ?