— Le roi s’engage à partager son trône et ses immenses richesses avec celui qui rendrait la lumière à ce fils bien-aimé.

— En vérité, quelle stupide et ignorante créature que le fils de l’homme ! Chercher si loin un remède si près, et se donner tant de tourments pour un mal si facile à guérir !

— Si facile à guérir, dites-vous, compère lion ?

— Sans doute, compère aigle. Ne savez-vous donc pas, vous non plus, que le suc des feuilles de cet arbre dont les racines me servent précisément en cet instant d’abri, et au sommet duquel vous êtes perché, pressé par une main adroite et soigneusement exprimé dans les yeux de l’aveugle le plus incurable, lui ferait recouvrer la vue sur-le-champ ?

— Eh bien ! comme vous le dites, c’est une sotte engeance que ces fils de l’homme, et puisqu’ils n’ont pas encore su pénétrer un secret aussi précieux et si bien à leur portée, ce n’est pas moi qui irai le leur révéler.

— Ni certes moi ! Cependant ils ont parfois une sagesse assez pratique, et à laquelle nous aussi sommes de temps en temps obligés de nous plier : « Qui dort dîne », disent-ils… Je vais en essayer. Bonsoir, compère aigle !

— Dormez en paix, compère lion !

Là-dessus, celui-ci, s’étirant de ses quatre membres, laissa passer entre ses mâchoires un formidable bâillement ; puis, allongeant son museau entre ses deux pattes de devant, il ferma les yeux et s’endormit. L’aigle, de son côté, solidement campé sur un des plus gros rameaux, replia la tête sous son aile, et ne tarda pas à imiter son compagnon. Quant à l’homme, il n’avait pas perdu un seul mot de la conversation des deux animaux, et mille pensées, mille espérances indécises d’abord, ensuite de plus en plus nettes, agitèrent tumultueusement son esprit et le tinrent en éveil.

Avant même que l’aurore eût éclairé le ciel, le lion, tourmenté par les tiraillements de son estomac, avait repris le cours de ses pérégrinations. L’aigle le suivit bientôt et s’envola.

Aussitôt Desta, sans changer de place, arrachant vivement les feuilles qui se trouvaient sous sa main, suivit à la lettre les prescriptions du lion, et se frotta les yeux de leur suc. Et, tout à coup, il poussa un grand cri de joie, car il voyait… Les cieux, la terre, les arbres, les rochers, les ruisseaux, tout cela, dont il avait cru perdre le spectacle à jamais, lui était enfin rendu… Tout cela était de nouveau à lui.