Et, sur un signe du roi, deux des seigneurs dont il était entouré, et qu’à leur riche costume on devinait pour les premiers de l’État, s’avancèrent et s’inclinèrent devant leur maître…

— Voici, d’après nos vieilles coutumes, les garants de ma parole royale, poursuivit celui-ci ; ces deux seigneurs sont à toi, ils sont tes esclaves, ton bien, ta chose, jusqu’à ce que je les aie dégagés par l’accomplissement de ma promesse. Et maintenant, étranger, tu t’es vanté de guérir immédiatement mon fils… A ton tour, mets-toi en mesure de fournir la preuve de ce que tu prétends. Nous attendons !

Desta, sans répondre, ouvrit sa besace, et en retirant quelques poignées des feuilles qu’il y avait renfermées, les écrasa et en exprima le jus dans le creux de sa main. Ensuite, il demanda qu’on amenât le jeune prince ; et celui-ci entra appuyé sur le bras de deux serviteurs. Tous les spectateurs, muets d’étonnement et de curiosité, suivaient avec avidité le moindre mouvement de l’inconnu. Desta s’approcha du jeune homme et, lui renversant la tête en arrière, le considéra quelques instants ; puis soudain il lui frotta vivement les yeux de la liqueur étrange qu’il tenait en réserve… Et, tout à coup, le jeune prince poussa un grand cri de joie, car il voyait !…

Aussitôt, le père et le fils s’élancèrent dans les bras l’un de l’autre, et toute la cour fit retentir le palais de son allégresse. Mais le roi, n’oubliant pas celui auquel il devait un si grand bonheur, se retourna et, le prenant par la main, lui fit gravir les marches de son trône, et, l’asseyant sur le même siége à ses côtés :

— Princes et seigneurs, dit-il à voix haute, reconnaissez ici votre second maître, et courbez la tête devant lui. — Désormais je partage avec cet homme ma souveraine puissance et toutes mes richesses. Mon fils, soyez le premier à rendre hommage à votre bienfaiteur.

Et le jeune prince, miraculeusement guéri, vint avec empressement s’agenouiller devant l’homme qui lui avait rendu la lumière, et, lui prenant la main, la posa, après l’avoir baisée, sur sa propre tête en signe de reconnaissance et de soumission. Tous les assistants suivirent cet exemple. Et, peu de jours après, quand le roi eut découvert qu’il avait recueilli un homme de lignée noble et de généreux sentiments, qu’il eut entendu de sa bouche le récit de son ancienne opulence et de ses récentes misères, il se prit à l’aimer encore davantage, et lui accorda la main de sa fille aînée.

Dès lors, Desta, dédommagé de tout ce qu’il avait souffert, riche, heureux et puissant, se fixa à la cour de son beau-père et y vécut en prince aussi équitable que magnifique.

Il y avait déjà quelque temps qu’il jouissait des charmes de sa nouvelle existence, lorsqu’un jour, rentrant de la chasse, escorté par une troupe brillante de jeunes seigneurs, il vit tout à coup, dans une des rues de la ville, se précipiter sous les pieds de son cheval un malheureux aux vêtements sordides, au visage hâve et décharné, avec une longue barbe et des cheveux en désordre, qui tendait la main et invoquait la charité du prince. Le son de cette voix suppliante frappa Desta. Il tressaillit, considéra plus attentivement le mendiant, et, sous un extérieur aussi misérable, il reconnut Hagos, l’odieux Hagos, qui, naguère, l’avait si cruellement traité.

Il dit quelques mots à voix basse à l’un de ses écuyers et poursuivit sa route, tandis que Hagos était doucement écarté. Puis, à peine arrivé au palais, il donna un ordre, et Hagos parut, guidé par l’officier. Sur un signe du prince, ce dernier se retira. Hagos, tremblant, la tête baissée, le corps affaissé, se tenait dans une position humble et confuse.

— Ne me reconnais-tu pas, Hagos ? lui dit alors brusquement Desta…