— Comment reconnaîtrais-je, seigneur, un prince aussi puissant que vous ? répondit le malheureux. Je n’ai jamais fréquenté les rois, et j’ai perdu l’habitude de parler aux grands. Je ne suis plus qu’un pauvre exilé, ruiné, maudit, fuyant une patrie désolée, et cherchant depuis longtemps une pierre où reposer sa tête… Encore une fois, quelle folie à tenter de vous reconnaître !…

— Essaye, cependant !

Et comme Hagos se taisait :

— Hagos, ajouta Desta, regarde-moi bien : je suis ton ancien ami Desta, celui que jadis tu mutilas d’abord, pour l’abandonner ensuite…

Épouvanté de cette révélation, l’infortuné se jeta aux pieds du prince et se prosterna en frappant le sol de son front.

— Relève-toi et rassure-toi, reprit Desta. Si je n’ai pas oublié, j’ai du moins pardonné. Tu le vois, je suis aujourd’hui riche, puissant, heureux… et les heureux ont le cœur ouvert à la clémence. Tu as obéi au vertige dont les angoisses de la misère et de la faim troublaient ton cerveau… L’esprit infernal te souffla alors de mauvais conseils auxquels tu n’aurais jamais auparavant prêté l’oreille, et que, j’en suis sûr, après, tu regrettas amèrement d’avoir suivis. Qu’il ne soit donc plus question du passé… Voici ma main comme gage de réconciliation. Je ne me souviens que de notre première amitié. Si tu le veux, reste ici, ma maison sera la tienne, et ton existence errante pourra s’écouler désormais calme et paisible, sans remords du passé, sans souci de l’avenir, à l’ombre de mon toit…

A ces mots, il frappa trois fois dans ses mains, et deux serviteurs parurent.

— Vous voyez cet homme, leur dit-il ; c’est mon ami, mon frère, et j’entends qu’il soit ici, dès à présent, traité et respecté comme moi-même. Préparez de riches vêtements dont vous l’habillerez ; apprêtez un copieux repas que vous lui servirez…

Hagos, éperdu de surprise, ne trouvait aucune parole à répondre et se laissa docilement emmener, se demandant s’il rêvait ou si cette générosité apparente ne cachait pas un piége… Quelques instants après, revenu de sa stupéfaction, il voyait les ordres de Desta ponctuellement exécutés, et se prenait enfin à croire à la réalité de ce que, jusqu’alors, il n’avait, pour ainsi dire, envisagé qu’au travers des sensations troublées d’un songe.

Durant quelque temps les choses allèrent ainsi, Hagos vivant dans la maison de son ami, respecté de tous à l’égal du maître même, Desta l’entourant des soins prévoyants de son indulgente sollicitude. Las et épuisé de ses dernières luttes avec le sort, le premier s’abandonnait aux paisibles jouissances d’un bien-être imprévu, sans s’inquiéter de son indignité passée ; et le second, heureux d’avoir retrouvé le compagnon de sa jeunesse, pour toute vengeance ouvrait son âme à la joie de le combler de bienfaits.