Cependant l’égoïste et pervers Hagos, à mesure que les soucis matériels du moment s’envolaient, sentait germer en lui de cupides pensées ; et, peu à peu, fermentèrent au fond de son cœur les plus coupables instincts de l’envie et de l’ingratitude.
— Pourquoi, se disait-il, pourquoi cette prospérité est-elle échue à Desta plutôt qu’à moi ? Pourquoi à lui ces richesses, cette puissance ? En quoi les a-t-il méritées ? Tandis que moi, me voilà pauvre, obscur, réduit à accepter de sa main une aumône humiliante !…
Et à diverses reprises, se trouvant seul avec Desta, il fut sur le point d’ouvrir la bouche pour lui demander l’histoire de son incroyable fortune. Mais je ne sais quelle sorte de honte le retenait. Pourtant ses façons d’agir, si expansives, si reconnaissantes au début, alors qu’il était encore sous la rude impression des épreuves subies, devenaient plus contraintes, plus froides. Son regard, malgré lui, jetait des étincelles de jalousie, de fiel ; et, des heures entières, accroupi en un coin de la cour du palais, il demeurait là, dans un silence haineux, à contempler le spectacle odieux de cette opulence, à rêver aux moyens de l’acquérir à son tour.
Ce changement n’échappait pas à l’œil vigilant de Desta. Avec tristesse il se répétait tout bas qu’il est, hélas ! de ces natures rebelles dont on ne saurait attendre, en échange du bien, qu’une haine implacable, et qu’après tant d’efforts impuissants dans le but de les rendre meilleures, peut-être serait-il plus juste de se détourner enfin d’elles pour éviter l’atteinte des maux inévitables qu’engendre leur contact.
Or, le lendemain d’une nuit pendant laquelle il avait donné aux seigneurs de la cour une fête somptueuse, sans obtenir d’Hagos qu’il y prît part, il vit, au matin, celui-ci venir s’asseoir au pied de son lit, et le considérer quelques instants sans mot dire. Ses prunelles étaient chargées de flammes plus fauves encore que d’habitude ; un sourire amer contractait ses lèvres… Desta, gêné de ce maintien, lui adressa le premier la parole :
— Hagos, dit-il d’un ton d’affectueux regret, tu as refusé de prendre part aux festins de cette nuit. C’est mal. J’espérais t’y voir à mes côtés, et ton absence a assombri ma joie.
— En vérité, comment croire que la présence d’un misérable tel que moi puisse ajouter quelque chose à ta félicité !
— Il est plus mal encore de mettre ainsi en doute mon amitié, Hagos.
— Pardonne, ô Desta, tu fus bon pour moi, je ne l’oublie point. Mais tu ne saurais te figurer, toi si riche, si heureux aujourd’hui, ce qu’il y a de poignant dans les tortures endurées par l’homme qui, favorisé jadis de tous les dons de la fortune, en est réduit plus tard, comme je le suis, à vivre de la charité d’un autre, à être sans cesse le muet témoin d’une prospérité qui n’est pas la sienne, et dont l’éclat insultant s’étale devant lui comme une ironie sanglante, ou comme un impitoyable reproche… Non ! ce qu’il y a d’horrible dans ces angoisses, tu ne le sauras jamais.
— J’en ai pourtant connu de plus horribles encore, murmura Desta…