— Oui, c’est vrai !… Un jour, je me suis cruellement conduit à ton égard, et je me rappelle aussi, non sans remords, l’affreux état où, sous le coup d’une implacable nécessité, je t’abandonnai ! C’est précisément le contraste inouï de ces deux situations, celle où je te laissai naguère et celle où je te retrouve, qui, depuis mon arrivée ici, plonge mon esprit dans toutes les perplexités du doute et de l’espérance. Car je me dis qu’il a fallu certainement quelque prodige pour t’amener si haut, et je pense également que, s’il était au pouvoir des ressources humaines de l’évoquer une seconde fois, toi, si généreux pour moi, toi, mon ami, tu consentirais peut-être à m’en livrer le secret, et à me mettre à même d’atteindre, comme toi, au comble des prospérités de ce monde.

A ces mots, Desta, qui depuis longtemps prévoyait cette question, hocha la tête d’un air de profonde pitié et répondit :

— Tu le veux, Hagos, tu veux connaître la voie miraculeuse par laquelle je suis parvenu à monter jusqu’à ce trône… Soit ! et, si mon récit ne t’arrête point, que nos destinées, à chacun, s’accomplissent…

Écoute :

Après ton départ, lorsque toute l’horreur de mon isolement me fut bien démontrée, un violent accès de désespoir me saisit d’abord, et je me précipitai contre terre, en me tordant les bras… J’étais sur une pente douce où je me sentis poussé naturellement ; je me laissai glisser sans résistance jusqu’à ce que mon corps rencontrât un gros arbre ; une forte racine me heurta et me meurtrit… Ne sachant à quelle sorte d’obstacle j’avais affaire, je me redressai de mon mieux et, tout en avançant avec précaution, je tombai dans un grand trou, que recouvrait à moitié, je le compris, le tronc de l’arbre incliné vers la terre. J’étais épuisé, je ne savais que faire, que devenir ; je me blottis là pour attendre avec résignation une fin inévitable… J’y étais depuis quelques instants, en proie, comme tu peux l’imaginer, aux plus affreuses réflexions, lorsque tout à coup j’entendis un grand bruit ; le sol tremblait autour de moi, l’atmosphère me semblait embrasée ; et puis c’était comme des flots épais qui roulaient et qui montaient, m’engloutissant peu à peu… Vainement je voulais sortir de cet antre épouvantable ; mes mains crispées ne battaient qu’un air brûlant, ou bien mes ongles se brisaient sur les pierres ; et le flot montait, montait toujours… Il me gagnait la poitrine, il me gagnait la tête, il m’étouffait, et, montant de plus en plus, il me gagna la bouche, il me gagna les narines, il me gagna les yeux. A ce moment, j’éprouvai une secousse sans nom, une commotion inconcevable, comme une sorte de déchirement, et je n’étais plus aveugle ! Je voyais, oui, je voyais ! Les flots du torrent, en arrivant jusqu’à mes yeux vides, les avaient remplis, leur avaient rendu la lumière ; et ce torrent, désormais arrêté, pétrifié, c’était de l’or !… De l’or !… Il y en avait partout… Le creux où j’étais réfugié en était plein… Et ce creux était immense… Est-il besoin d’achever ? Riche au delà de ce dont les plus fantastiques chimères aient jamais permis à un fils de l’homme de caresser le rêve, je n’avais qu’à marcher devant moi… Le hasard me conduisit ici. J’y restai ; et mes largesses magnifiques, appelant sur moi l’attention du roi, parvinrent à me gagner aussi le cœur de sa fille. J’en devins l’époux. Telle est mon histoire.

Ébloui en pensée par le spectacle idéal de ce déluge d’or, et sans s’arrêter aux détails du récit, quelque incroyables qu’ils pussent être, Hagos s’écria aussitôt :

— Et cet arbre merveilleux, l’as-tu revu ? Existe-t-il encore ?

— Je ne l’ai pas revu, répliqua Desta, mais il existe toujours, je le sais.

— Il existe, dis-tu ? Il existe !… O Desta, par tous les chers souvenirs de notre enfance et de la terre qui nous vit naître, par la mémoire de nos pères dont les cendres reposent dans le même tombeau, je te le demande à genoux, cet arbre, quel est-il ? Indique-le-moi, afin que je puisse, à mon tour, aller tenter la fortune.

— Prends garde, Hagos, cette fortune que tu invoques peut ne pas être la même pour tous les deux. Ne crains-tu pas, au contraire, que ton avidité n’attire sur ta tête une irréparable catastrophe ?