Ce fut ainsi que la princesse Judith échappa aux poursuites et à la vengeance de Naacucto-Laab. Quant à celui-ci, il ne jouit pas longtemps des fruits de son crime. Les nobles du Choah, indignés, refusèrent de se soumettre au joug du meurtrier, et se soulevèrent en proclamant, pour succéder à Lalibala, un des jeunes rejetons de la dynastie de Salomon qui vivait parmi eux. D’une voix unanime ils s’écrièrent :

« Icon Amiac ! » — Ce qui veut dire : « Qu’il soit notre souverain ! »

Et l’histoire lui a conservé ce nom. C’est ainsi qu’il est désigné dans les annales de l’Éthiopie, parmi cette longue suite de Négus, dont la race, malgré tant de vicissitudes, a surmonté les ruines et les catastrophes accumulées autour d’elle.

Mais ce n’est plus au bord du lac Tsaña qu’il faut l’aller chercher aujourd’hui. Bien que la foi populaire, dans toute l’Éthiopie, ait jeté sur la mort de Lalibala l’auréole du martyre, et le vénère actuellement comme un saint, à maintes reprises ses héritiers ont vu leur autorité ébranlée, et dans le nord surtout, des rébellions surgir, des aventuriers les combattre, des usurpateurs les écarter. Gondar, devenu après Axoum la résidence impériale, leur éleva un palais dont les murs redoutables leur servirent, plus tard, trop souvent de prison. Seul, le Choah, constitué en royaume, ne s’est jamais détaché de l’antique famille à laquelle il a dû sa splendeur. Et tandis qu’ailleurs, d’autres provinces du vieux sol éthiopien, courbées sous un despotisme passager, se bornent à des regrets stériles, ce vaillant peuple est demeuré fidèle à ses traditions, à ses princes, et ne reconnaît qu’un souverain, Menelick II, le dernier descendant de Salomon et de la reine de Saba, le futur Roi des rois, réservé par les prophéties à l’Éthiopie régénérée.

CHAPITRE X

La chrétienté de Gueleb. — Le lionceau. — Dernier bivouac au désert. — Aïssa, la belle fille au teint d’or.

Lorsque Gœrguis achevait des récits de ce genre, j’étais toujours tenté de répondre : « Amen ! » tant l’énergie de sa conviction se lisait dans son œil sévère et sa contenance grave. Celui-là me paraissait bien, outre le merveilleux, offrir quelques allégations historiques légèrement risquées. Mais à quoi bon en faire l’observation ? Je m’en serais bien gardé.

Tout en causant, nous continuons à avancer. Le terrain est couvert d’une plante singulière, ou plutôt d’une broussaille, moitié herbe, moitié arbuste, qui s’épand autour de nous en masses épaisses. Je ne l’ai encore jamais vue. C’est l’endod. Sans qu’aucun trait caractéristique en signale l’apparence extérieure, les propriétés cachées n’en sont pas moins précieuses, car la graine, écrasée et fermentée dans un peu d’eau, produit une mousse laiteuse dont, en Éthiopie, on se sert en guise de savon, et au moyen de laquelle les vêtements, lavés et lessivés, recouvrent une éblouissante blancheur.

Les rampes rocailleuses des coteaux sont fournies d’oliviers, de cactus, d’aloès en pleine floraison, dont les racines s’accrochent aux fentes du rocher, ou de fourrés impénétrables sous lesquels tout un peuple d’animaux sauvages accourt demander asile.

Nous dépassons le village pour aller installer notre campement un peu au delà, tout près d’une eau limpide et fraîche. Ce soin pris, nous revenons vers ses cabanes délabrées. L’état de dépérissement et de misère des gens fait pitié. Sur chaque figure, la faim a gravé des stigmates lugubres.