L’évêque voulut voir la chapelle. C’était une hutte de paille presque pourrie, ronde et surmontée d’un toit pointu, semblable à toutes les autres, un peu plus vaste seulement. Les poteaux rompus, les cloisons arrachées, y laissaient pénétrer la poussière et la pluie. L’autel, formé de trois planches superposées gisait à terre. Des salamandres, des insectes immondes, grouillaient dans tous les coins. A la porte, on remarquait une pierre d’un genre particulier, plate et longue, attachée par des liens de roseaux aux extrémités supérieures de deux pieux parallèles, à une hauteur d’un ou deux pieds. C’était la cloche, muette aujourd’hui, destinée autrefois à convier les fidèles à la prière. Frappée avec une autre pierre, elle rendait un son argentin qui s’entendait de loin, et rappelait à s’y méprendre, en effet, celui d’une cloche d’airain. Voilà tout ce qui restait à peu près d’intact de la demeure sainte. Depuis longtemps le prêtre l’avait abandonnée, chassé par la famine.

L’histoire de ce prêtre, étonnante pour nous, est un exemple assez ordinaire des commodités de la religion cophte en Abyssinie. Il était fils du précédent, et n’avait reçu d’autre ordination que celle qu’il avait trouvé bon de s’administrer lui-même, en se baignant, après l’ensevelissement, dans la même eau dont on s’était servi pour purifier le cadavre de son père. Cette cérémonie avait suffi auprès de ses ouailles pour le revêtir, à leurs yeux, du caractère sacré. De la plus parfaite ignorance d’ailleurs, il était marié, père de famille, et, dans le principe, vivait assez confortablement des redevances régulières qu’il prélevait, à certaines époques, sur la piété complaisante de son troupeau.

Le programme complet de ses fonctions sacerdotales consistait à le réunir lors de la fête de Pâques. Alors, toute la foule assemblée devant la porte de la chapelle tombait à genoux, et s’écriait, sur un signe de son pasteur, d’une voix unanime :

— Nous avons péché !

Puis, sur un second signe, qui pouvait passer, celui-là, pour une bénédiction, elle se relevait et criait de nouveau :

— Nous sommes sanctifiés !…

Ensuite, elle s’écoulait satisfaite, convaincue d’avoir rempli tous les devoirs du chrétien, et fière de l’absolution collective qu’elle venait de recevoir.

Mais plus rien de tout cela, maintenant. Le prêtre est allé chercher fortune ailleurs, et le peu d’habitants demeurés à Gueleb achèvent de mourir lentement là où ils sont nés, et où ils ne peuvent plus vivre. Notre station ne se prolongea pas parmi eux, et, après une journée consacrée à la distribution de quelques aumônes bien insuffisantes, hélas ! nous regagnâmes notre bivouac.

On nous avait prévenus que le lieu était infesté de bêtes féroces, et que la nuit, de bien loin, elles venaient boire à la source près de laquelle il était établi. Déjà, les bruits de la vallée nous apportaient, en effet, de sourds et rauques grognements, timides encore, il est vrai, mais qui n’étaient que le prélude du concert dont allaient être frappées nos oreilles. Je mis à profit les dernières lueurs du jour pour aller pourchasser d’énormes bartavelles, dont le cri se mêlait, çà et là, à la note plus sévère des grandes voix du lion ou de la panthère. Perchées sur des quartiers de roc, elles se répondaient l’une à l’autre. J’en tuai une, ou plutôt je l’assassinai, en la tirant presque à bout portant. Elle était aussi grosse et presque aussi dure qu’un vieux coq de basse-cour.

Bien que je me fusse assez peu éloigné pour ne pas même perdre notre camp de vue, lorsque j’y rentrai avec mon gibier, les ténèbres étaient profondes. Point de lune. Un bûcher, composé de deux ou trois arbres entiers, flambait au milieu de la clairière, en projetant sa lumière sur les broussailles sombres. Derrière, alléché, sans doute, par le fumet des viandes de notre souper, rôdait un léopard dont les miaulements sinistres nous assourdissaient. Nous étions, les uns et les autres, devenus tellement insouciants d’un voisinage aussi banal, que nous ne songions qu’à nous plaindre de ce bruit persistant, sans daigner nous préoccuper autrement du danger qui pouvait s’y joindre. Nous veillâmes, seulement, à ce que le feu ne s’éteignît pas, et en raison de la mauvaise réputation de l’endroit, deux de nos hommes, pourvus d’un approvisionnement de combustible respectable, furent spécialement affectés à ce service. Puis, nous nous endormîmes. Mais notre sommeil ne fut pas de longue durée. Malgré nos couvertures et nos manteaux, le froid nous pénétrait. A cette altitude de 6,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, la rosée des nuits est glaciale. Bien avant le lever du soleil, nous étions debout. Nous nous serions mis en route sur-le-champ, sans les difficultés et les accidents du terrain.