Enfin, le ciel blanchit à l’est, et nous avions le pied à l’étrier, lorsque, tout à coup, retentit un coup de feu ; puis un épouvantable rugissement, dans la direction de la source. J’y cours, avec deux ou trois hommes, et là, nous trouvons un des domestiques de la mission qui venait y remplir sa gourde, accroupi devant le cadavre d’une superbe lionne gisant à terre, tandis qu’un petit lionceau pleurait et s’agitait autour.

C’était la répétition, à peu de chose près, de l’aventure de Gœrguis, dans le Barca.

Au moment où nous arrivions, le petit déboulait dans nos jambes. Il était tout mignon, et de la taille d’un chacal. Je l’achetai, et après l’avoir désaltéré avec un peu de lait, je voulus le placer devant moi, sur ma selle. Impossible ! La diabolique mule sautait, ruait. L’odeur de ce fauve, si inoffensif qu’il fût, la rendait folle. Un de nos gens le déposa alors dans un couffin (panier indigène), et le prit sur le dos. Je le gardai plusieurs mois. Il était doux et jouait comme un jeune chat. Il se plaisait, surtout, à venir me mordiller le coude, lorsque j’étais couché. D’ordinaire, je répondais à ces caresses du roi des animaux par de fortes taloches qui l’envoyaient rouler à quelques pas. Je me proposais de l’amener en France. Mais, un beau matin, je le ramassai étranglé par la corde qui l’attachait chaque nuit, et dont il s’était maladroitement entortillé le cou.

Durant plusieurs heures, le ravin encaissé dont nous suivons le lit nous retient entre deux murailles géantes. Puis, après avoir franchi, tant bien que mal, deux ou trois cascades d’une hardiesse grandiose, nous nous trouvons soudainement à la crête d’une falaise du haut de laquelle le torrent se précipite et brise, avec un bruit de tonnerre, ses flocons d’écume sur un banc de rochers qui, à une profondeur vertigineuse, renvoie d’en bas l’écho mugissant de sa chute.

Là, il faut se mettre en quête d’une autre voie. En prenant à droite, nous atteignons le sommet d’une sorte d’échelle ménagée par entailles dans le granit, sur laquelle doit s’aventurer le sabot de nos bêtes. La descente commence ; on a mis pied à terre, et personne ne parle. Un quart d’heure après, nous sommes hors de danger, sains et saufs. Alors seulement nous nous retournons pour admirer à l’aise le casse-cou sans pareil dont nous nous sommes tirés. Il n’y a pas longtemps qu’il est accessible aux animaux, et c’est à un duc de Saxe-Cobourg-Gotha que l’humanité en est redevable.

Poussé par le goût des aventures, ou par tout autre motif, ce prince était débarqué, quelques années auparavant, à Massaouah, pour aller chasser l’éléphant sur les plateaux de l’Abyssinie. Dans la route que nous suivions nous-mêmes, mais en sens inverse, la marche de sa caravane fut entravée par la barrière insurmontable des montagnes du Mensah. Ce fut alors qu’il traça ce sentier, c’est-à-dire que Son Altesse daigna fumer quelques cigares, couché à l’ombre de sa tente, pendant qu’on l’élargissait, et qu’on déblayait le terrain pour le rendre praticable aux chameaux. Puis, lorsque tout fut terminé à peu près, le prince, dont les États n’étaient pas, on le sait, d’une bien remarquable étendue, après s’être encore avancé un peu plus loin, s’imagina être presque, en raison de tant de travaux, parvenu jusqu’au cœur de l’Afrique, — d’autant qu’il avait aperçu trois éléphants à l’horizon, — et jugea opportun de regagner les vaisseaux anglais qui l’avaient amené.

Comme lui, nous soupirions après la mer ; et le lendemain, nous touchions aux confins de la plaine d’Azuz. Pour la seconde fois, elle se déroulait brûlante et immense à nos regards fatigués. Adieu les grands arbres verts du plateau ; plus rien, à présent, que des broussailles roussies. Nous approchions du Samhar ; on le devinait aux émanations torrides que le vent semait en soufflant, chaud et lourd, sur nos têtes.

Encore une halte le long du lit à sec d’un torrent élargi, d’année en année, par l’action de plus en plus désordonnée des eaux ! C’est un 19 juillet, anniversaire de la fête de saint Vincent de Paul, le patron des Lazaristes. Pour la célébrer dignement, le P. Delmonte nous avait promis une surprise au repas de midi.

Cette surprise, la voilà tout à coup. C’est une boîte de sardines mise en réserve à cette intention. Elle est saluée avec joie. Cet écart au menu ordinaire, si modeste qu’il soit, nous paraît un festin. Quelques gouttes de vin oubliées à dessein au fond d’une bouteille achèvent de nous mettre en belle humeur. Après le dîner, nous nous groupons tous sous un maigre buisson au bord du torrent, et tout en disputant son ombre avare au soleil implacable dont les rayons nous gagnent peu à peu, nous nous livrons aux charmes de la dernière conversation qui nous réunira avant notre séparation.

De quoi parlons-nous, les uns et les autres ? De nos souvenirs, de nos espérances, de ce pays où nous voyageons, et de l’avenir qui l’attend. Et tout en interrogeant ou en racontant, nous nous laissons aller à écouter le P. Delmonte, qui, plus que nous tous, s’est trouvé mêlé, aux côtés de Mgr de Jacobis, à quelques-uns des événements qui l’ont ébranlé. Il nous retrace, entre autres, l’historique de cette mission du comte Russel, envoyé quelques années auparavant près de Négoussié par l’empereur Napoléon, à laquelle la France doit ses droits sur la baie d’Adulis, et dont, avec son évêque, il suivit les émouvantes péripéties à Halaï[20]. Tous les détails de son récit, comme du tableau qui nous environnait, sont encore là, présents à ma mémoire ; et ce fut sous le coup des diverses impressions qu’il éveilla dans nos esprits, que nous nous remîmes en route.