[61] Voyez Virgile et Scarron.
CHAPITRE XXXVII.
DIX-SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LA COMÉDIE.
Si l'on eût connu dans le Congo le goût de la bonne déclamation, il y avait des comédiens dont on eût pu se passer. Entre trente personnes qui composaient la troupe, à peine comptait-on un grand acteur et deux actrices passables. Le génie des auteurs était obligé de se prêter à la médiocrité du grand nombre; et l'on ne pouvait se flatter qu'une pièce serait jouée avec quelque succès, si l'on n'avait eu l'intention de modeler ses caractères sur les vices des comédiens. Voilà ce qu'on entendait de mon temps par avoir l'usage du théâtre. Jadis les acteurs étaient faits pour les pièces; alors l'on faisait les pièces pour les acteurs: si vous présentiez un ouvrage, on examinait, sans contredit, si le sujet en était intéressant, l'intrigue bien nouée, les caractères soutenus, et la diction pure et coulante; mais n'y avait-il point de rôle pour Roscius et pour Amiane, il était refusé.
Le kislar Agasi, surintendant des plaisirs du sultan, avait mandé la troupe telle quelle, et l'on eut ce jour au sérail la première représentation d'une tragédie. Elle était d'un auteur moderne qu'on applaudissait depuis si longtemps, que sa pièce n'aurait été qu'un tissu d'impertinences, qu'on eût persisté dans l'habitude de l'applaudir; mais il ne s'était pas démenti. Son ouvrage était bien écrit, ses scènes amenées avec art, ses incidents adroitement ménagés; l'intérêt allait en croissant, et les passions en se développant; les actes, enchaînés naturellement et remplis, tenaient sans cesse le spectateur suspendu sur l'avenir et satisfait du passé; et l'on en était au quatrième de ce chef-d'œuvre, à une scène fort vive qui en préparait une autre plus intéressante encore, lorsque, pour se sauver du ridicule qu'il y avait à écouter les endroits touchants, Mangogul tira sa lorgnette, et jouant l'inattention, se mit à parcourir les loges: il aperçut à l'amphithéâtre une femme fort émue, mais d'une émotion peu relative à la pièce et très-déplacée; son anneau fut à l'instant dirigé sur elle, et l'on entendit, au milieu d'une reconnaissance très-pathétique, un bijou haletant s'adresser à l'acteur en ces termes: «Ah!... ah!... finissez donc, Orgogli[62];... vous m'attendrissez trop... Ah!... ah!... On n'y tient plus...»
[62] Ici, Diderot avait sans doute en mémoire Baron, qui s'est peint lui-même dans sa pièce: l'Homme à bonnes fortunes. (Voir l'édition qu'en a donnée en 1870 M. J. Bonnassies dans la Nouvelle collection Jannet.) La tradition de Baron s'est conservée longtemps chez les comédiens.
On prêta l'oreille; on chercha des yeux l'endroit d'où partait la voix: il se répandit dans le parterre qu'un bijou venait de parler; lequel, et qu'a-t-il dit? se demandait-on. En attendant qu'on fût instruit, on ne cessait de battre des mains et de crier: bis, bis. Cependant l'auteur, placé dans les coulisses, qui craignait que ce contre-temps n'interrompît la représentation de sa pièce, écumait de rage, et donnait tous les bijoux au diable. Le bruit fut grand, et dura: sans le respect qu'on devait au sultan, la pièce en demeurait à cet incident; mais Mangogul fit signe qu'on se tût; les acteurs reprirent, et l'on acheva.
Le sultan, curieux des suites d'une déclaration si publique, fit observer le bijou qui l'avait faite. Bientôt on lui apprit que le comédien devait se rendre chez Ériphile; il le prévint, grâce au pouvoir de sa bague, et se trouva dans l'appartement de cette femme, lorsque Orgogli se fit annoncer.