—Vous avez raison, prince, lui répliqua la favorite; je suis folle de m'intriguer pour des créatures qui n'en valent pas la peine. Que Palabria soit idolâtre de ses magots, que Salica fasse traiter ses vapeurs par Farfadi comme elle l'entend, qu'Haria vive et meure au milieu de ses bêtes, qu'Ériphile s'abandonne à tous les baladins du Congo, que m'importe à moi? Je ne risque à tout cela qu'un château. Je sens qu'il faut s'en détacher, et m'y voilà toute résolue...

—Adieu donc le petit sapajou, dit Mangogul.

—Adieu le petit sapajou, répliqua Mirzoza, et la bonne opinion que j'avais de mon sexe: je crois que je n'en reviendrai jamais. Prince, vous me permettrez de n'admettre de femmes chez moi de plus de quinze jours.

—Il faut pourtant avoir quelqu'un, ajouta le sultan.

—Je jouirai de votre compagnie, ou je l'attendrai, répondit la favorite; et si j'ai des instants de trop, j'en disposerai en faveur de Ricaric et de Sélim, qui me sont attachés, et dont j'aime la société. Quand je serai lasse de l'érudition de mon lecteur, votre courtisan me réjouira des aventures de sa jeunesse.»


CHAPITRE XXXVIII.

ENTRETIEN SUR LES LETTRES[63].

[63] C'est ce chapitre qui frappa si vivement Lessing. Voici une partie de ce qu'il dit à ce sujet: «Diderot, bien avant le Fils naturel et les Entretiens qui parurent en même temps, en 1757, avait témoigné qu'il n'était pas content du théâtre de son pays. Bien des années auparavant[C], il avait laissé voir qu'il n'en avait pas cette haute idée dont ses compatriotes sont infatués et que l'Europe se laisse imposer par eux. Mais il a exprimé son opinion dans un livre où l'on ne cherche pas, à vrai dire, de pareilles idées; dans un livre où le ton du persiflage règne à tel point que la plupart des lecteurs n'y voient que bouffonnerie et sarcasme, même quand la saine raison y prend la parole. Sans doute Diderot avait des raisons pour produire ses opinions secrètes dans un pareil livre plutôt que dans un autre. Un homme prudent dit souvent en riant d'abord ce qu'il veut redire après sérieusement. Ce livre s'appelle les Bijoux indiscrets, et aujourd'hui Diderot le renie. Il fait très-bien de le renier, et cependant il l'a écrit, et il faut bien qu'il l'ait écrit, s'il ne veut pas passer pour un plagiaire. Il est certain qu'il n'a pu être écrit que par un jeune homme capable de rougir un jour de l'avoir écrit.» Dramaturgie, traduction de M. Ed. de Suckau.

[C] Neuf ans seulement.