La favorite aimait les beaux esprits, sans se piquer d'être bel esprit elle-même. On voyait sur sa toilette, entre les diamants et les pompons, les romans et les pièces fugitives du temps, et elle en jugeait à merveille. Elle passait, sans se déplacer, d'un cavagnole et du biribi à l'entretien d'un académicien ou d'un savant, et tous avouaient que la seule finesse du sentiment lui découvrait dans ces ouvrages des beautés ou des défauts qui se dérobaient quelquefois à leurs lumières. Mirzoza les étonnait par sa pénétration, les embarrassait par ses questions, mais n'abusait jamais des avantages que l'esprit et la beauté lui donnaient. On n'était point fâché d'avoir tort avec elle.
Sur la fin d'une après-midi qu'elle avait passée avec Mangogul, Sélim vint, et elle fit appeler Ricaric. L'auteur africain a réservé pour un autre endroit le caractère de Sélim; mais il nous apprend ici que Ricaric[65] était de l'académie congeoise; que son érudition ne l'avait point empêché d'être homme d'esprit; qu'il s'était rendu profond dans la connaissance des siècles passés; qu'il avait un attachement scrupuleux pour les règles anciennes qu'il citait éternellement; que c'était une machine à principes; et qu'on ne pouvait être partisan plus zélé des premiers auteurs du Congo, mais surtout d'un certain Miroufla qui avait composé, il y avait environ trois mille quarante ans, un poëme sublime en langage cafre, sur la conquête d'une grande forêt, d'où les Cafres avaient chassé les singes qui l'occupaient de temps immémorial. Ricaric l'avait traduit en congeois, et en avait donné une fort belle édition avec des notes, des scolies, des variantes, et tous les embellissements d'une bénédictine[64]. On avait encore de lui deux tragédies mauvaises dans toutes les règles, un éloge des crocodiles, et quelques opéras.
[64] Ricaric présente certains traits de La Motte, traducteur d'Homère-Miroufla; mais, fidèle à son système, Diderot rompt immédiatement les chiens en donnant à La Motte des opinions contraires à celles qu'il avait réellement, et en mettant ces dernières dans la bouche de son interlocuteur Sélim-Richelieu.
[65] Édition donnée par les bénédictins.
«Je vous apporte, madame, lui répondit Ricaric en s'inclinant, un roman qu'on donne à la marquise Tamazi, mais où l'on reconnaît par malheur la main de Mulhazen; la réponse de Lambadago, notre directeur, au discours du poëte Tuxigraphe que nous reçûmes hier; et le Tamerlan de ce dernier.
—Cela est admirable! dit Mangogul; les presses vont incessamment; et si les maris du Congo faisaient aussi bien leur devoir que les auteurs, je pourrais dans moins de dix ans mettre seize cent mille hommes sur pied, et me promettre la conquête du Monoémugi. Nous lirons le roman à loisir. Voyons maintenant la harangue, mais surtout ce qui me concerne.»
Ricaric la parcourut des yeux, et tomba sur cet endroit: «Les aïeux de notre auguste empereur se sont illustrés sans doute. Mais Mangogul, plus grand qu'eux, a préparé aux siècles à venir bien d'autres sujets d'admiration. Que dis-je, d'admiration? Parlons plus exactement; d'incrédulité. Si nos ancêtres ont eu raison d'assurer que la postérité prendrait pour des fables les merveilles du règne de Kanoglou, combien n'en avons-nous pas davantage de penser que nos neveux refuseront d'ajouter foi aux prodiges de sagesse et de valeur dont nous sommes témoins!»
«Mon pauvre monsieur Lambadago, dit le sultan, vous n'êtes qu'un phrasier. Ce que j'ai raison de croire, moi, c'est que vos successeurs un jour éclipseront ma gloire devant celle de mon fils, comme vous faites disparaître celle de mon père devant la mienne; et ainsi de suite, tant qu'il y aura des académiciens. Qu'en pensez-vous, monsieur Ricaric?
—Prince, ce que je peux vous dire, répondit Ricaric, c'est que le morceau que je viens de lire à Votre Hautesse fut extrêmement goûté du public.
—Tant pis, répliqua Mangogul. Le vrai goût de l'éloquence est donc perdu dans le Congo? Ce n'est pas ainsi que le sublime Homilogo louait le grand Aben.