La favorite en était là de sa sortie contre nos pièces de théâtre, lorsque Mangogul rentra.

«Madame, lui dit-il, vous m'obligerez de continuer: j'ai, comme vous voyez, des secrets pour abréger une poétique, quand je la trouve longue.

—Je suppose, continua la favorite, un nouveau débarqué d'Angote, qui n'ait jamais entendu parler de spectacles, mais qui ne manque ni de sens ni d'usage; qui connaisse un peu la cour des princes, les manéges des courtisans, les jalousies des ministres et les tracasseries des femmes, et à qui je dise en confidence: «Mon ami, il se fait dans le sérail des mouvements terribles. Le prince, mécontent de son fils en qui il soupçonne de la passion pour la Manimonbanda, est homme à tirer de tous les deux la vengeance la plus cruelle; cette aventure aura, selon toutes les apparences, des suites fâcheuses[69]. Si vous voulez, je vous rendrai témoin de tout ce qui se passera.» Il accepte ma proposition, et je le mène dans une loge grillée, d'où il voit le théâtre qu'il prend pour le palais du sultan. Croyez-vous que, malgré tout le sérieux que j'affecterais, l'illusion de cet homme durât un instant? Ne conviendrez-vous pas, au contraire, qu'à la démarche empesée des acteurs, à la bizarrerie de leurs vêtements, à l'extravagance de leurs gestes, à l'emphase d'un langage singulier, rimé, cadencé, et à mille autres dissonances qui le frapperont, il doit m'éclater au nez dès la première scène et me déclarer ou que je me joue de lui, ou que le prince et toute sa cour extravaguent?

[69] Phèdre?

—Je vous avoue, dit Sélim, que cette supposition me frappe: mais ne pourrait-on pas vous observer qu'on se rend au spectacle avec la persuasion que c'est l'imitation d'un événement et non l'événement même qu'on y verra?

—Et cette persuasion, reprit Mirzoza, doit-elle empêcher qu'on n'y représente l'événement de la manière la plus naturelle?

—C'est-à-dire, madame, interrompit Mangogul, que vous voilà à la tête des frondeurs.

—Et que, si l'on vous en croit, continua Sélim, l'empire est menacé de la décadence du bon goût; que la barbarie va renaître et que nous sommes sur le point de retomber dans l'ignorance des siècles de Mamurrha et d'Orondado.

—Seigneur, ne craignez rien de semblable. Je hais les esprits chagrins, et n'en augmenterai pas le nombre. D'ailleurs, la gloire de Sa Hautesse m'est trop chère pour que je pense jamais à donner atteinte à la splendeur de son règne. Mais si l'on nous en croyait, n'est-il pas vrai, monsieur Ricaric, que les lettres brilleraient peut-être avec plus d'éclat?

—Comment! dit Mangogul, auriez-vous à ce sujet quelque mémoire à présenter à mon sénéchal?