—Non, seigneur, répondit Ricaric; mais après avoir remercié Votre Hautesse de la part de tous les gens de lettres du nouvel inspecteur qu'elle leur a donné, je remontrerais à votre sénéchal, en toute humilité, que le choix des savants préposés à la révision des manuscrits est une affaire très-délicate; qu'on confie ce soin à des gens qui me paraissent fort au-dessous de cet emploi; et qu'il résulte de là une foule de mauvais effets, comme d'estropier de bons ouvrages, d'étouffer les meilleurs esprits, qui, n'ayant pas la liberté d'écrire à leur façon, ou n'écrivent point du tout, ou font passer chez l'étranger des sommes considérables avec leurs ouvrages; de donner mauvaise opinion des matières qu'on défend d'agiter, et mille autres inconvénients qu'il serait trop long de détailler à Votre Hautesse. Je lui conseillerais de retrancher les pensions à certaines sangsues littéraires, qui demandent sans raison et sans cesse; je parle des glossateurs, antiquaires, commentateurs et autres gens de cette espèce, qui seraient fort utiles s'ils faisaient bien leur métier, mais qui ont la malheureuse habitude de passer sur les choses obscures et d'éclaircir les endroits clairs. Je voudrais qu'il veillât à la suppression de presque tous les ouvrages posthumes, et qu'il ne souffrît point que la mémoire d'un grand auteur fût ternie par l'avidité d'un libraire qui recueille et publie longtemps après la mort d'un homme des ouvrages qu'il avait condamnés à l'oubli pendant sa vie.

—Et moi, continua la favorite, je lui marquerais un petit nombre d'hommes distingués, tels que M. Ricaric, sur lesquels il pourrait rassembler vos bienfaits. N'est-il pas surprenant que le pauvre garçon n'ait pas un sou, tandis que le précieux chyromant de la Manimonbanda touche tous les ans mille sequins sur votre trésor?

—Eh bien! madame, répondit Mangogul, j'en assigne autant à Ricaric sur ma cassette, en considération des merveilles que vous m'en apprenez.

—Monsieur Ricaric, dit la favorite, il faut aussi que je fasse quelque chose pour vous; je vous sacrifie le petit ressentiment de mon amour-propre; et j'oublie, en faveur de la récompense que Mangogul vient d'accorder à votre mérite, l'injure qu'il m'a faite.

—Pourrait-on, madame, vous demander quelle est cette injure? reprit Mangogul.

—Oui, seigneur, et vous l'apprendre. Vous nous embarquez vous-même dans un entretien sur les belles-lettres: vous débutez par un morceau sur l'éloquence moderne, qui n'est pas merveilleux; et lorsque, pour vous obliger, on se dispose à suivre le triste propos que vous avez jeté, l'ennui et les bâillements vous prennent; vous vous tourmentez sur votre fauteuil; vous changez cent fois de posture sans en trouver une bonne; las enfin de tenir la plus mauvaise contenance du monde, vous prenez brusquement votre parti; vous vous levez et vous disparaissez: et où allez-vous encore? peut-être écouter un bijou.

—Je conviens, madame, du fait; mais je n'y vois rien d'offensant. S'il arrive à un homme de s'ennuyer des belles choses et de s'amuser à en entendre de mauvaises, tant pis pour lui. Cette injuste préférence n'ôte rien au mérite de ce qu'il a quitté; il en est seulement déclaré mauvais juge. Je pourrais ajouter à cela, madame, que tandis que vous vous occupiez à la conversion de Sélim, je travaillais presque aussi infructueusement à vous procurer un château. Enfin, s'il faut que je sois coupable, puisque vous l'avez prononcé, je vous annonce que vous avez été vengée sur-le-champ.

—Et comment cela? dit la favorite.

—Le voici, répondit le sultan. Pour me dissiper un peu de la séance académique que j'avais essuyée, j'allai interroger quelques bijoux.

—Eh bien! prince?