«—Amisadar, en vérité, tu crois donc qu'il y a encore de bonnes âmes échappées à la corruption du siècle, et qui savent aimer?
«—Comment, aimer! Est-ce que vous donneriez dans ces misères-là? Vous voulez être aimée, vous?
«—Eh! pourquoi non?
«—Mais songez donc, madame, qu'un homme qui aime prétend l'être, et l'être tout seul. Vous avez trop de jugement pour vous assujettir aux jalousies, aux caprices d'un amant tendre et fidèle. Rien n'est si fatigant que ces gens-là. Ne voir qu'eux, n'aimer qu'eux, ne rêver qu'eux; n'avoir de l'esprit, de l'enjouement, des charmes que pour eux; cela ne vous convient certainement pas. Il ferait beau voir que vous vous enfournassiez dans une belle passion, et que vous allassiez vous donner tous les travers d'une petite bourgeoise!
«—Mais il me semble, Amisadar, que tu as raison. Je crois qu'en effet il ne nous siérait pas de filer des amours. Changeons donc, puisqu'il faut changer. Aussi bien, je ne vois pas que ces femmes tendres qu'on nous propose pour modèles soient plus heureuses que les autres?
«—Qui vous a dit cela, madame?
«—Personne; mais cela se pressent.
«—Méfiez-vous de ces pressentiments. Une femme tendre fait son bonheur, fait le bonheur de son amant; mais ce rôle-là ne va pas à toutes les femmes.
«—Ma foi, mon cher, il ne va à personne, et toutes s'en trouvent mal. Quel avantage y aurait-il à s'attacher?
«—Mille. Une femme qui s'attache conservera sa réputation, sera souverainement estimée de celui qu'elle aime; et vous ne sauriez croire combien l'amour doit à l'estime.