—Mais, à ce compte, lui dit la favorite, vous n'avez donc jamais aimé?
—Bon! répondit Sélim, je pensais bien alors à l'amour! je n'en voulais qu'au plaisir et qu'à celles qui m'en promettaient.
—Mais a-t-on du plaisir sans aimer? interrompit la favorite. Qu'est-ce que cela, quand le cœur ne dit rien?
—Eh! madame, répliqua Sélim, est-ce le cœur qui parle, à dix-huit ou vingt ans?
—Mais enfin, de toutes ces expériences, quel est le résultat? qu'avez-vous prononcé sur les femmes?
—Qu'elles sont la plupart sans caractère, dit Sélim; que trois choses les meuvent puissamment: l'intérêt, le plaisir et la vanité; qu'il n'y en a peut-être aucune qui ne soit dominée par une de ces passions, et que celles qui les réunissent toutes trois sont des monstres.
—Passe encore pour le plaisir, dit Mangogul, qui entrait à l'instant; quoiqu'on ne puisse guère compter sur ces femmes, il faut les excuser: quand le tempérament est monté à un certain degré, c'est un cheval fougueux qui emporte son cavalier à travers champs; et presque toutes les femmes sont à califourchon sur cet animal-là.
—C'est peut-être par cette raison, dit Sélim, que la duchesse Ménéga appelle le chevalier Kaidar son grand écuyer.
—Mais serait-il possible, dit la sultane à Sélim, que vous n'ayez pas eu la moindre aventure de cœur? Ne serez-vous sincère que pour déshonorer un sexe qui faisait vos plaisirs, si vous en faisiez les délices? Quoi! dans un si grand nombre de femmes, pas une qui voulût être aimée, qui méritât de l'être! Cela ne se comprend pas.
—Ah! madame, répondit Sélim, je sens, à la facilité avec laquelle je vous obéis, que les années n'ont point affaibli sur mon cœur l'empire d'une femme aimable: oui, madame, j'ai aimé comme un autre. Vous voulez tout savoir, je vais tout dire; et vous jugerez si je me suis acquitté du rôle d'amant dans les formes.