«Dans l'impossibilité de voler où je l'avais laissée, je formai le projet de l'attirer où j'étais. Je profitai de la confiance dont Erguebzed m'honorait: je lui vantai le mérite et la valeur d'Ostaluk. Il fut nommé lieutenant des spahis de la garde, place qui le fixait à côté du prince; et Ostaluk parut à la cour, et avec lui Cydalise, qui devint aussitôt la beauté du jour.

—Vous avez bien fait, dit le sultan, de garder vos emplois, et d'appeler votre Cydalise à la cour; car je vous jure, par Brama, que je vous laissais partir seul pour sa province.

—Elle fut lorgnée, considérée, obsédée, mais inutilement, continua Sélim. Je jouis seul du privilége de la voir tous les jours. Plus je la pratiquai, plus je découvris en elle de grâces et de qualités, et plus j'en devins éperdu. J'imaginai que peut-être la mémoire toute récente de mes nombreuses aventures me nuisait dans son esprit: pour l'effacer et la convaincre de la sincérité de mon amour, je me bannis de la société, et je ne vis de femmes que celles que le hasard m'offrait chez elle. Il me parut que cette conduite l'avait touchée, et qu'elle se relâchait un peu de son ancienne sévérité. Je redoublai d'attention; je demandai de l'amour, et l'on m'accorda de l'estime. Cydalise commença à me traiter avec distinction; j'eus part dans sa confiance: elle me consultait souvent sur les affaires de sa maison; mais elle ne me disait pas un mot de celles de son cœur. Si je lui parlais sentiments, elle me répondait des maximes, et j'étais désolé. Cet état pénible avait duré longtemps, lorsque je résolus d'en sortir, et de savoir une bonne fois pour toutes à quoi m'en tenir.

—Et comment vous y prîtes-vous? demanda Mirzoza.

—Madame, vous l'allez savoir,» répondit Mangogul.

Et Sélim continua:

«Je vous ai dit, madame, que je voyais Cydalise tous les jours: d'abord je la vis moins souvent; mes visites devinrent encore plus rares, enfin, je ne la vis presque plus. S'il m'arrivait de l'entretenir tête à tête quelquefois par hasard, je lui parlais aussi peu d'amour que si je n'en eusse jamais ressenti la moindre étincelle. Ce changement l'étonna, elle me soupçonna de quelque engagement secret; et un jour que je lui faisais l'histoire galante de la cour:

«Sélim, me dit-elle d'un air distrait, vous ne m'apprenez rien de vous-même; vous racontez à ravir les bonnes fortunes d'autrui, mais vous êtes fort discret sur les vôtres.

«—Madame, lui répondis-je, c'est qu'apparemment je n'en ai point, ou que je crois qu'il est à propos de les taire.

«—Oh! oui, m'interrompit-elle, c'est fort à propos que vous me célez aujourd'hui des choses que toute la terre saura demain.