«—Je ne peux rien; et vous ne m'aimez plus, et Martéza vous attend.

«—Si Martéza m'était indifférente; si Cydalise m'était plus chère que jamais, que feriez-vous?

«—Une folie de m'expliquer sur des suppositions.

«—Cydalise, de grâce, répondez-moi comme si je ne supposais rien. Si Cydalise était toujours la femme du monde la plus aimable à mes yeux, et si je n'avais jamais eu le moindre dessein sur Martéza, encore une fois, que feriez-vous?

«—Ce que j'ai toujours fait, ingrat, me répondit enfin Cydalise. Je vous aimerais...

«—Et Sélim vous adore,» lui dis-je en me jetant à ses genoux, et baisant ses mains que j'arrosais de larmes de joie.»

«Cydalise fut interdite; ce changement inespéré la troubla; je profitai de son désordre, et notre réconciliation fut scellée par des marques de tendresse auxquelles elle n'était pas en état de se refuser.

—Et qu'en disait le bon Ostaluk? interrompit Mangogul. Sans doute qu'il permit à sa chère moitié de traiter généreusement un homme à qui il devait une lieutenance des spahis.

—Prince, reprit Sélim, Ostaluk se piqua de gratitude tant qu'on ne m'écouta point; mais sitôt que je fus heureux, il devint incommode, farouche, insoutenable pour moi, et brutal pour sa femme. Non content de nous troubler en personne, il nous fit observer; nous fûmes trahis; et Ostaluk, sûr de son prétendu déshonneur, eut l'audace de m'appeler en duel. Nous nous battîmes dans le grand parc du sérail; je le blessai de deux coups, et le contraignis à me devoir la vie. Pendant qu'il guérissait de ses blessures, je ne quittai pas un moment sa femme; mais le premier usage qu'il fit de sa santé, fut de nous séparer et de maltraiter Cydalise. Elle me peignit toute la tristesse de sa situation; je lui proposai de l'enlever; elle y consentit; et notre jaloux de retour de la chasse où il avait accompagné le sultan, fut très-étonné de se trouver veuf. Ostaluk, sans s'exhaler en plaintes inutiles contre l'auteur du rapt, médita sur-le-champ sa vengeance.

«J'avais caché Cydalise dans une maison de campagne, à deux lieues de Banza; et de deux nuits l'une, je me dérobais de la ville pour aller à Cisare. Cependant Ostaluk mit à prix la tête de son infidèle, corrompit mes domestiques à prix d'argent, et fut introduit dans mon parc. Ce soir j'y prenais le frais avec Cydalise: nous nous étions enfoncés dans une allée sombre; et j'allais lui prodiguer mes plus tendres caresses, lorsqu'une main invisible lui perça le sein d'un poignard à mes yeux. C'était celle du cruel Ostaluk. Le même sort me menaçait; mais je prévins Ostaluk; je tirai ma dague, et Cydalise fut vengée. Je me précipitai sur cette chère femme: son cœur palpitait encore; je me hâtais de la transporter à la maison, mais elle expira avant que d'y arriver, la bouche collée sur la mienne.