«—Voyez, répondit Hilas.»

«Ils s'assurèrent l'un et l'autre, à n'en pouvoir douter, qu'ils étaient deux objets du courroux céleste. Le malheur qui leur était commun les unit. Iphis, c'est le nom de la jeune fille, était faite pour Hilas; Hilas était fait pour elle. Ils s'aimèrent platoniquement, comme vous imaginez bien; car ils ne pouvaient guère s'aimer autrement; mais à l'instant l'enchantement cessa; ils en poussèrent chacun un cri de joie, et l'amour platonique disparut.

«Pendant plusieurs mois qu'ils séjournèrent ensemble dans le désert, ils eurent tout le temps de s'assurer de leur changement; lorsqu'ils en sortirent, Iphis était parfaitement guérie; pour Hilas, l'auteur dit qu'il était menacé d'une rechute.»


CHAPITRE LIV.

TRENTIÈME ET DERNIER ESSAI DE L'ANNEAU.

MIRZOZA.

Tandis que Mangogul s'entretenait dans ses jardins avec la favorite et Sélim, on vint lui annoncer la mort de Sulamek. Sulamek avait commencé par être maître de danse du sultan, contre les intentions d'Erguebzed; mais quelques intrigantes, à qui il avait appris à faire des sauts périlleux, le poussèrent de toutes leurs forces, et se remuèrent tant, qu'il fut préféré à Marcel et à d'autres, dont il n'était pas digne d'être le prévôt. Il avait un esprit de minutie, le jargon de la cour, le don de conter agréablement et celui d'amuser les enfants; mais il n'entendait rien à la haute danse. Lorsque la place du grand vizir vint à vaquer, il parvint, à force de révérences, à supplanter le grand sénéchal, danseur infatigable, mais homme roide et qui pliait de mauvaise grâce. Son ministère ne fut point signalé par des événements glorieux à la nation. Ses ennemis, et qui en manque? le vrai mérite en a bien, l'accusaient de jouer mal du violon, et de n'avoir aucune intelligence de la chorégraphie; de s'être laissé duper par les pantomimes du prêtre Jean, et épouvanter par un ours du Monoémugi qui dansait un jour devant lui; d'avoir donné des millions à l'empereur du Tombut pour l'empêcher de danser dans un temps où il avait la goutte, et dépensé tous les ans plus de cinq cent mille sequins en colophane, et davantage à persécuter tous les ménétriers qui jouaient d'autres menuets que les siens; en un mot, d'avoir dormi pendant quinze ans au son de la vielle d'un gros habitant de Guinée qui s'accompagnait de son instrument en baragouinant quelques chansons du Congo. Il est vrai qu'il avait amené la mode des tilleuls de Hollande, etc...[100]

[100] Ce dernier portrait nous rappelle le cardinal de Fleury. Il n'est pas plus exactement reproduit que tous ceux que nous avons cru reconnaître; mais, comme nous l'avons déjà dit, ce n'est pas pour faire du scandale que Diderot sème son roman d'allusions. Ces allusions lui sont venues tout naturellement. Il commence souvent l'esquisse d'un personnage: on peut croire qu'il va achever le tableau; mais la prudence intervient et lui souffle de bons conseils; il tourne subitement et tâche d'écarter le danger en déroutant les devineurs d'énigmes. C'est donc sur les traits généraux et non sur les détails qu'il faut se fonder pour essayer des explications. C'est par ce procédé que les lecteurs contemporains ont reconnu le maréchal de Richelieu dans Sélim, quoique les aventures de Sélim et celles du maréchal diffèrent considérablement par la particularité et par la succession des événements. Il est fort possible que cette habileté, qui a empêché qu'on poursuivît l'auteur des Bijoux, ait contribué à faire enfermer celui de la Lettre sur les aveugles. La punition a été retardée parce que, devant des peintures volontairement vaporeuses, on était forcé de se dire: «C'est évidemment tel ministre, tel courtisan, telle grande dame, et cependant on ne saurait l'affirmer; elle est venue, comme cela arrive souvent, à propos d'autre chose. Ici, on peut mieux qu'ailleurs suivre les habiletés et les intrigues de Fleury avant d'arriver au ministère, son amour de la paix qui le pousse à payer l'Angleterre pour conserver son alliance; ses persécutions contre les jansénistes qui «jouaient d'autres menuets que les siens;» sa maladroite condescendance vis-à-vis de l'Autriche, etc.

Dans le cas où nous ne nous tromperions pas, Brrrouboubou serait Charles Frey de Neuville, qui prononça à Paris, en 1743, l'Oraison funèbre de S. Exc. Mgr le cardinal A.-H. Fleury.