On était alors au milieu de l'été: il faisait une chaleur extrême, et Thélis, après le dîner, s'était jetée sur un lit de repos, dans un arrière-cabinet orné de glaces et de peintures. Elle dormait, et sa main était encore appuyée sur un recueil de contes persans qui l'avaient assoupie.
Mangogul la contempla quelque temps, convint qu'elle avait des grâces, et tourna sa bague sur elle. «Je m'en souviens encore, comme si j'y étais, dit incontinent le bijou de Thélis: neuf preuves d'amour en quatre heures. Ah! quels moments! que Zermounzaïd est un homme divin! Ce n'est point là le vieux et glacé Sambuco. Cher Zermounzaïd, j'avais ignoré les vrais plaisirs, le bien réel; c'est toi qui me l'as fait connaître.»
Mangogul, qui désirait s'instruire des particularités du commerce de Thélis avec Zermounzaïd, que le bijou lui dérobait, en ne s'attachant qu'à ce qui frappe le plus un bijou, frotta quelque temps le chaton de sa bague contre sa veste, et l'appliqua sur Thélis, tout étincelant de lumière. L'effet en parvint bientôt jusqu'à son bijou, qui mieux instruit de ce qu'on lui demandait, reprit d'un ton plus historique:
«Sambuco commandait l'armée du Monoémugi, et je le suivais en campagne. Zermounzaïd servait sous lui en qualité de colonel, et le général, qui l'honorait de sa confiance, nous avait mis sous son escorte. Le zélé Zermounzaïd ne désempara pas de son poste: il lui parut trop doux, pour le céder à quelque autre; et le danger de le perdre fut le seul qu'il craignit de toute la campagne.
«Pendant le quartier d'hiver, je reçus quelques nouveaux hôtes, Cacil, Jékia, Almamoum, Jasub, Sélim, Manzora, Néreskim, tous militaires que Zermounzaïd avait mis à la mode, mais qui ne le valaient pas. Le crédule Sambuco s'en reposait de la vertu de sa femme sur elle-même, et sur les soins de Zermounzaïd; et tout occupé des détails immenses de la guerre, et des grandes opérations qu'il méditait pour la gloire du Congo, il n'eut jamais le moindre soupçon que Zermounzaïd le trahît, et que Thélis lui fût infidèle.
«La guerre continua; les armées rentrèrent en campagne, et nous reprîmes nos litières. Comme elles allaient très-lentement, insensiblement le corps de l'armée gagna de l'avance sur nous, et nous nous trouvâmes à l'arrière-garde. Zermounzaïd la commandait. Ce brave garçon, que la vue des grands périls n'avait jamais écarté du chemin de la gloire, ne put résister à celle du plaisir. Il abandonna à un subalterne le soin de veiller aux mouvements de l'ennemi qui nous harcelait, et passa dans notre litière; mais à peine y fut-il, que nous entendîmes un bruit confus d'armes et de cris. Zermounzaïd, laissant son ouvrage à demi, veut sortir; mais il est étendu par terre, et nous restons au pouvoir du vainqueur.
«Je commençai donc par engloutir l'honneur et les services d'un officier qui pouvait attendre de sa bravoure et de son mérite les premiers emplois de la guerre, s'il n'eût jamais connu la femme de son général. Plus de trois mille hommes périrent en cette occasion. C'est encore autant de bons sujets que nous avons ravis à l'État.»
Qu'on imagine la surprise de Mangogul à ce discours! Il avait entendu l'oraison funèbre de Zermounzaïd, et il ne le reconnaissait point à ces traits. Erguebzed son père avait regretté cet officier: les nouvelles à la main, après avoir prodigué les derniers éloges à sa belle retraite, avaient attribué sa défaite et sa mort à la supériorité des ennemis, qui, disaient-elles, s'étaient trouvés six contre un. Tout le Congo avait plaint un homme qui avait si bien fait son devoir. Sa femme avait obtenu une pension: on avait accordé son régiment à son fils aîné, et l'on promettait un bénéfice au cadet.
Que d'horreurs! s'écria tout bas Mangogul; un époux déshonoré, l'état trahi, des citoyens sacrifiés, ces forfaits ignorés, récompensés même comme des vertus, et tout cela à propos d'un bijou!
Le bijou de Thélis, qui s'était interrompu pour reprendre haleine, continua: «Me voilà donc abandonné à la discrétion de l'ennemi. Un régiment de dragons était prêt à fondre sur nous. Thélis en parut éplorée, et ne souhaita rien tant; mais les charmes de la proie semèrent la discorde entre les prédateurs. On tira les cimeterres et trente à quarante hommes furent massacrés en un clin d'œil. Le bruit de ce désordre parvint jusqu'à l'officier général. Il accourut, calma ces furieux, et nous mit en séquestre sous une tente, où nous n'avions pas eu le temps de nous reconnaître, qu'il vint solliciter le prix de ses services. «Malheur aux vaincus!» s'écria Thélis en se renversant sur un lit; et toute la nuit fut employée à ressentir son infortune.