«Nous nous trouvâmes le lendemain sur le rivage du Niger. Une saïque nous y attendait, et nous partîmes, ma maîtresse et moi, pour être présentés à l'empereur de Benin. Dans ce voyage de vingt-quatre heures, le capitaine du bâtiment s'offrit à Thélis, fut accepté, et je connus par expérience que le service de mer était infiniment plus vif que celui de terre. Nous vîmes l'empereur de Benin; il était jeune, ardent, voluptueux: Thélis fit encore sa conquête; mais celles de son mari l'effrayèrent. Il demanda la paix, et il ne lui en coûta, pour l'obtenir, que trois provinces et ma rançon.

«Autres temps, autres fatigues. Sambuco apprit, je ne sais comment, la raison des malheurs de la campagne précédente; et pendant celle-ci, il me mit en dépôt sur la frontière chez un chef de bramines, de ses amis. L'homme saint ne se défendit guère; il succomba aux agaceries de Thélis, et en moins de six mois, j'engloutis ses revenus immenses, trois étangs et deux bois de haute futaie.»

—Miséricorde! s'écria Mangogul, trois étangs et deux bois! quel appétit pour un bijou!

«C'est une bagatelle, reprit celui-ci. La paix se fit, et Thélis suivit son époux en ambassade au Monomotapa. Elle jouait et perdait fort bien cent mille sequins en un jour, que je regagnais en une heure. Un ministre, dont les affaires de son maître ne remplissaient pas tous les moments, me tomba sous la dent, et je lui dévorai en trois ou quatre mois une fort belle terre, le château tout meublé, le parc, un équipage avec les petits chevaux pies. Une faveur de quatre minutes, mais bien filée, nous valait des fêtes, des présents, des pierreries, et l'aveugle ou politique Sambuco ne nous tracassait point.

«Je ne mettrai point en ligne de compte, ajouta le bijou, les marquisats, les comtés, les titres, les armoiries, etc., qui se sont éclipsés devant moi. Adressez-vous à mon secrétaire, qui vous dira ce qu'ils sont devenus. J'ai fort écorné le domaine du Biafara, et je possède une province entière du Béléguanze. Erguebzed me proposa sur la fin de ses jours...» A ces mots, Mangogul retourna sa bague, et fit taire le gouffre; il respectait la mémoire de son père, et ne voulut rien entendre qui pût ternir dans son esprit l'éclat des grandes qualités qu'il lui reconnaissait.

De retour dans son sérail, il entretint la favorite des vaporeuses, et de l'essai de son anneau sur Thélis. «Vous admettez, lui dit-il, cette femme à votre familiarité; mais vous ne la connaissez pas apparemment aussi bien que moi.

—Je vous entends, seigneur, répondit la sultane. Son bijou vous aura sottement conté ses aventures avec le général Micokof, l'émir Féridour, le sénateur Marsupha, et le grand bramine Ramadanutio. Eh! qui ne sait qu'elle soutient le jeune Alamir, et que le vieux Sambuco, qui ne dit rien, en est aussi bien informé que vous!

—Vous n'y êtes pas, reprit Mangogul. Je viens de faire rendre gorge à son bijou.

—Vous avait-il enlevé quelque chose? répondit Mirzoza.

—Non pas à moi, dit le sultan, mais bien à mes sujets, aux grands de mon empire, aux potentats mes voisins: des terres, des provinces, des châteaux, des étangs, des bois, des diamants, des équipages, avec les petits chevaux pies.