Mangogul se transporta sur-le-champ chez Haria; et comme il parlait très volontiers seul, il disait en soi-même: «Cette femme ne se couche point sans ses quatre mâtins; et les bijoux ne savent rien de ces animaux, ou le sien m'en dira quelque chose; car, Dieu merci, on n'ignore point qu'elle aime ses chiens à l'adoration.»

Il se trouva dans l'antichambre d'Haria, sur la fin de ce monologue, et pressentit de loin que madame reposait avec sa compagnie ordinaire. C'était un petit gredin, une danoise et deux doguins. Le sultan tira sa tabatière, se précautionna de deux prises de son tabac d'Espagne, et s'approcha d'Haria. Elle dormait; mais la meute, qui avait l'oreille au guet, entendant quelque bruit, se mit à aboyer, et la réveilla. «Taisez-vous, mes enfants, leur dit-elle d'un ton si doux, qu'on ne pouvait la soupçonner de parler à ses filles; dormez, dormez, et ne troublez point mon repos ni le vôtre.»

Jadis Haria fut jeune et jolie; elle eut des amants de son rang; mais ils s'éclipsèrent plus vite encore que ses grâces. Pour se consoler de cet abandon, elle donna dans une espèce de faste bizarre, et ses laquais étaient les mieux tournés de Banza. Elle vieillit de plus en plus; les années la jetèrent dans la réforme; elle se restreignit à quatre chiens et à deux bramines et devint un modèle d'édification. En effet, la satire la plus envenimée n'avait pas là de quoi mordre, et Haria jouissait en paix, depuis plus de dix ans, d'une haute réputation de vertu, et de ces animaux. On savait même sa tendresse si décidée pour les gredins, qu'on ne soupçonnait plus les bramines de la partager.

Haria réitéra sa prière à ses bêtes, et elles eurent la complaisance d'obéir. Alors Mangogul porta la main sur son anneau, et le bijou suranné se mit à raconter la dernière de ses aventures. Il y avait si longtemps que les premières s'étaient passées, qu'il en avait presque perdu la mémoire. «Retire-toi, Médor, dit-il d'une voix enrouée; tu me fatigues. J'aime mieux Lisette; je la trouve plus douce.» Médor, à qui la voix du bijou était inconnue, allait toujours son train; mais Haria se réveillant, continua. «Ote-toi donc, petit fripon, tu m'empêches de reposer. Cela est bon quelquefois; mais trop est trop.» Médor se retira, Lisette prit sa place, et Haria se rendormit.

Mangogul, qui avait suspendu l'effet de son anneau, le retourna, et le très-antique bijou, poussant un soupir profond, se mit à radoter, et dit: «Ah! que je suis fâché de la mort de la grande levrette! c'était bien la meilleure petite femme, la créature la plus caressante; elle ne cessait de m'amuser: c'était tout esprit et toute gentillesse; vous n'êtes que des bêtes en comparaison. Ce vilain monsieur l'a tuée... la pauvre Zinzoline; je n'y pense jamais sans avoir la larme à l'œil... Je crus que ma maîtresse en mourrait. Elle passa deux jours sans boire et sans manger; la cervelle lui en tournait: jugez de sa douleur. Son directeur, ses amis, ses gredins même ne m'approchèrent pas. Ordre à ses femmes de refuser l'entrée de son appartement à monsieur, sous peine d'être chassées... Ce monstre m'a ravi ma chère Zinzoline, s'écriait-elle; qu'il ne paraisse pas; je ne veux le voir de ma vie.»

Mangogul, curieux des circonstances de la mort de Zinzoline, ranima la force électrique de son anneau, en le frottant contre la basque de son habit, le dirigea sur Haria, et le bijou reprit: «Haria, veuve de Ramadec, se coiffa de Sindor. Ce jeune homme avait de la naissance, peu de bien; mais un mérite qui plaît aux femmes, et qui faisait, après les gredins, le goût dominant d'Haria. L'indigence vainquit la répugnance de Sindor pour les années et pour les chiens d'Haria. Vingt mille écus de rente dérobèrent à ses yeux les rides de ma maîtresse et l'incommodité des gredins, et il l'épousa.

«Il s'était flatté de l'emporter sur nos bêtes par ses talents et ses complaisances, et de les disgracier dès le commencement de son règne; mais il se trompa. Au bout de quelques mois qu'il crut avoir bien mérité de nous, il s'avisa de remontrer à madame que ses chiens n'étaient pas au lit aussi bonne compagnie pour lui que pour elle; qu'il était ridicule d'en avoir plus de trois, et que c'était faire de la couche nuptiale un chenil, que d'y en admettre plus d'un à tour de rôle.

«—Je vous conseille, répondit Haria d'un ton courroucé, de m'adresser de pareils discours! Vraiment, il sied bien à un misérable cadet de Gascogne, que j'ai tiré d'un galetas qui n'était pas assez bon pour mes chiens, de faire ici le délicat! On parfumait apparemment vos draps, mon petit seigneur, quand vous logiez en chambre garnie. Sachez, une bonne fois pour toujours, que mes chiens étaient longtemps avant vous en possession de mon lit, et que vous pouvez en sortir, ou vous résoudre à le partager avec eux.»

«La déclaration était précise, et nos chiens restèrent maîtres de leur poste; mais une nuit que nous reposions tous, Sindor en se retournant, frappa malheureusement du pied Zinzoline. La levrette, qui n'était point faite à ces traitements, lui mordit le gras de la jambe, et madame fut aussitôt réveillée par les cris de Sindor.

«—Qu'avez-vous donc, monsieur? lui dit-elle; il semble qu'on vous égorge. Rêvez-vous?