«—Ce sont vos chiens, madame, lui répondit Sindor, qui me dévorent, et votre levrette vient de m'emporter un morceau de la jambe.
«—N'est-ce que cela? dit Haria en se retournant, vous faites bien du bruit pour rien.»
«Sindor, piqué de ce discours, sortit du lit, jurant de ne point y remettre le pied que la meute n'en fût bannie. Il employa des amis communs pour obtenir l'exil des chiens; mais tous échouèrent dans cette négociation importante. Haria leur répondit: «Que Sindor était un freluquet qu'elle avait tiré d'un grenier qu'il partageait avec des souris et des rats; qu'il ne lui convenait point de faire tant le difficile; qu'il dormait toute la nuit; qu'elle aimait ses chiens; qu'ils l'amusaient; qu'elle avait pris goût à leurs caresses dès la plus tendre enfance, et qu'elle était résolue de ne s'en séparer qu'à la mort. Encore dites-lui, continua-t-elle en s'adressant aux médiateurs, que s'il ne se soumet humblement à mes volontés, il s'en repentira toute sa vie; que je rétracterai la donation que je lui ai faite, et que je l'ajouterai aux sommes que je laisse par mon testament pour la substance et l'entretien de mes chers enfants.»
«Entre nous, ajoutait le bijou, il fallait que Sindor fût un grand sot d'espérer qu'on ferait pour lui ce que n'avaient pu obtenir vingt amants, un directeur, un confesseur, avec une kyrielle de bramines, qui tous y avaient perdu leur latin. Cependant, toutes les fois que Sindor rencontrait nos animaux, il lui prenait des impatiences qu'il avait peine à contenir. Un jour l'infortunée Zinzoline lui tomba sous la main; il la saisit par le col, et la jeta par la fenêtre: la pauvre bête mourut de sa chute. Ce fut alors qu'il se fit un beau bruit. Haria, le visage enflammé, les yeux baignés de pleurs...»
Le bijou allait reprendre ce qu'il avait déjà dit, car les bijoux tombent volontiers dans des répétitions. Mais Mangogul lui coupa la parole: son silence ne fut pas de longue durée. Lorsque le prince crut avoir dérouté ce bijou radoteur, il lui rendit la liberté de parler; et le babillard, éclatant de rire, reprit comme par réminiscence: «Mais, à propos, j'oubliais de vous raconter ce qui se passa la première nuit des noces d'Haria. J'ai bien vu des choses ridicules en ma vie; mais jamais aucune qui le fût tant. Après un grand souper, les époux sont conduits à leur appartement; tout le monde se retire, à l'exception des femmes de madame, qui la déshabillent. La voilà déshabillée; on la met au lit, et Sindor reste seul avec elle. S'apercevant que, plus alertes que lui, les gredins, les doguins, les levrettes s'emparaient de son épouse: «Permettez, madame, lui dit-il, que j'écarte un peu ces rivaux.
«—Mon cher, faites ce que vous pourrez, lui dit Haria; pour moi, je n'ai pas le courage de les chasser. Ces petits animaux me sont attachés; et il y a si longtemps que je n'ai d'autre compagnie...
«—Ils auront peut-être, reprit Sindor, la politesse de me céder aujourd'hui une place que je dois occuper.
«—Voyez, monsieur,» lui répondit Haria.
«Sindor employa d'abord les voies de douceur, et supplia Zinzoline de se retirer dans un coin; mais l'animal indocile se mit à gronder. L'alarme se répandit parmi le reste de la troupe; et le doguin et les gredins aboyèrent comme si l'on eût égorgé leur maîtresse. Impatienté de ce bruit, Sindor culbute le doguin, écarte un des gredins, et saisit Médor par la patte. Médor, le fidèle Médor, abandonné de ses alliés, avait tenté de réparer cette perte par les avantages du poste. Collé sur les cuisses de sa maîtresse, les yeux enflammés, le poil hérissé, et la gueule béante, il fronçait le mufle, et présentait à l'ennemi deux rangs de dents des plus aiguës. Sindor lui livra plus d'un assaut; plus d'une fois Médor le repoussa, les doigts pincés et les manchettes déchirées. L'action avait duré plus d'un quart d'heure avec une opiniâtreté qui n'amusait qu'Haria, lorsque Sindor recourut au stratagème contre un ennemi qu'il désespérait de vaincre par la force. Il agaça Médor de la main droite. Médor attentif à ce mouvement, n'aperçut point celui de la gauche, et fut pris par le col. Il fit pour se dégager des efforts inouïs, mais inutiles; il fallut abandonner le champ de bataille, et céder Haria. Sindor s'en empara, mais non sans effusion de sang; Haria avait apparemment résolu que la première nuit de ses noces fût sanglante. Ses animaux firent une belle défense, et ne trompèrent point son attente.»
«Voilà, dit Mangogul, un bijou qui écrirait la gazette mieux que mon secrétaire.» Sachant alors à quoi s'en tenir sur les gredins, il revint chez la favorite. «Apprêtez-vous, lui dit-il du plus loin qu'il l'aperçut, à entendre les choses du monde les plus extravagantes. C'est bien pis que les magots de Palabria. Pourrez-vous croire que les quatre chiens d'Haria ont été les rivaux, et les rivaux préférés de son mari; et que la mort d'une levrette a brouillé ces gens-là, à n'en jamais revenir?