DE PAR LE SULTAN
ET MONSEIGNEUR LE GRAND SÉNÉCHAL
«Nous, Bec d'Oison, grand sénéchal du Congo, vizir du premier banc, porte-queue de la grande Manimonbanda, chef et surintendant des balayeurs du divan, savoir faisons que demain, à neuf heures du matin, le magnanime sultan donnera audience aux veuves des officiers tués à son service, pour, sur le vu de leurs demandes, ordonner ce que de raison. En notre sénéchalerie, le douze de la lune de Régeb, l'an 147,200,000,009.»
Toutes les désolées du Congo, et il y en avait beaucoup, ne manquèrent pas de lire l'affiche, ou de l'envoyer lire par leurs laquais, et moins encore de se trouver à l'heure marquée dans l'antichambre de la salle du trône... «Pour éviter le tumulte, qu'on ne fasse entrer, dit le sultan, que six de ces dames à la fois. Quand nous les aurons écoutées, on leur ouvrira la porte du fond qui donne sur mes cours extérieures. Vous, messieurs, soyez attentifs, et prononcez sur leurs demandes.»
Cela dit, il fit signe au premier huissier audiencier; et les six qui se trouvèrent les plus voisines de la porte furent introduites. Elles entrèrent en long habit de deuil, et saluèrent profondément Sa Hautesse. Mangogul s'adressa à la plus jeune et à la plus jolie. Elle se nommait Isec. «Madame, lui dit-il, y a-t-il longtemps que vous avez perdu votre mari?
—Il y a trois mois, seigneur, répondit Isec en pleurant. Il était lieutenant général au service de Votre Hautesse. Il a été tué à la dernière bataille; et six enfants sont tout ce qui me reste de lui...
«—De lui?» interrompit une voix qui, pour venir d'Isec, n'avait pas tout à fait le même son que la sienne. «Madame sait mieux qu'elle ne dit. Ils ont tous été commencés et terminés par un jeune bramine qui la venait consoler, tandis que monsieur était en campagne.»
On devine aisément d'où partait la voix indiscrète qui prononça cette réponse. La pauvre Isec, décontenancée, pâlit, chancela, se pâma.
«Madame est sujette aux vapeurs, dit tranquillement Mangogul; qu'on la transporte dans un appartement du sérail, et qu'on la secoure.» Puis s'adressant tout de suite à Phénice:
«Madame, lui demanda-t-il, votre mari n'était-il pas pacha?
—Oui, seigneur, répondit Phénice, d'une voix tremblante.
—Et comment l'avez-vous perdu?...