ONZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LES PENSIONS.
Le Congo avait été troublé par des guerres sanglantes, sous le règne de Kanoglou et d'Erguebzed, et ces deux monarques s'étaient immortalisés par les conquêtes qu'ils avaient faites sur leurs voisins. Les empereurs d'Abex et d'Angote regardèrent la jeunesse de Mangogul et le commencement de son règne comme des conjonctures favorables pour reprendre les provinces qu'on leur avait enlevées. Ils déclarèrent donc la guerre au Congo, et l'attaquèrent de toutes parts. Le conseil de Mangogul était le meilleur qu'il y eût en Afrique; et le vieux Sambuco et l'émir Mirzala, qui avaient vu les anciennes guerres, furent mis à la tête des troupes, remportèrent victoires sur victoires, et formèrent des généraux capables de les remplacer; avantage plus important encore que leurs succès.
Grâce à l'activité du conseil et à la bonne conduite des généraux, l'ennemi qui s'était promis d'envahir l'empire, n'approcha pas de nos frontières, défendit mal les siennes, et vit ses places et ses provinces ravagées. Mais, malgré des succès si constants et si glorieux, le Congo s'affaiblissait en s'agrandissant: les fréquentes levées de troupes avaient dépeuplé les villes et les campagnes, et les finances étaient épuisées.
Les siéges et les combats avaient été fort meurtriers: le grand vizir, peu ménager du sang de ses soldats, était accusé d'avoir risqué des batailles qui ne menaient à rien. Toutes les familles étaient dans le deuil; il n'y en avait aucune où l'on ne pleurât un père, un frère ou un ami. Le nombre des officiers tués avait été prodigieux, et ne pouvait être comparé qu'à celui de leurs veuves qui sollicitaient des pensions. Les cabinets des ministres en étaient assaillis. Elles accablaient le sultan même de placets, où le mérite et les services des morts, la douleur des veuves, la triste situation des enfants, et les autres motifs touchants n'étaient pas oubliés. Rien ne paraissait plus juste que leurs demandes: mais sur quoi asseoir des pensions qui montaient à des millions?
Les ministres, après avoir épuisé les belles paroles, et quelquefois l'humeur et les brusqueries, en étaient venus à des délibérations sur les moyens de finir cette affaire; mais il y avait une excellente raison pour ne rien conclure. On n'avait pas un sou.
Mangogul, ennuyé des faux raisonnements de ses ministres et des lamentations des veuves, rencontra l'expédient qu'on cherchait depuis si longtemps. «Messieurs, dit-il à son conseil, il me semble qu'avant que d'accorder des pensions, il serait à propos d'examiner si elles sont légitimement dues...
—Cet examen, répondit le grand sénéchal, sera immense, et d'une discussion prodigieuse. Cependant comment résister aux cris et à la poursuite de ces femmes, dont vous êtes, seigneur, le premier excédé?
—Cela ne sera pas aussi difficile que vous pensez, monsieur le sénéchal, répliqua le sultan; et je vous promets que demain à midi tout sera terminé selon les lois de l'équité la plus exacte. Faites-les seulement entrer à mon audience à neuf heures.»
On sortit du conseil; le sénéchal rentra dans son bureau, rêva profondément, et minuta le placard suivant, qui fut trois heures après imprimé, publié à son de trompe, et affiché dans tous les carrefours de Banza.