En revenant au fort, je fus témoin d'un splendide spectacle. J'étais sur une hauteur dominant les accidents de terrain qui s'étendent jusqu'à Clamart. Il faisait un temps magnifique, et la verdure, qui était encore une nouveauté, fournissait au paysage des contrastes de tons pleins de vigueur. A mes pieds, avait lieu un combat de tirailleurs très-animé. Les tranchées, remplies de combattants, faisaient un feu nourri. Chaque buisson, chaque butte de terre abritaient un ou plusieurs hommes. On fuyait, on revenait à la charge, et de tous côtés des combats partiels étaient engagés.
La grosse voix du canon se mêlait aux pétillements de la fusillade. A ma gauche et un peu en arrière, une pièce de sept, sans épaulement et à peine abritée par un mur, faisait un feu continu, auquel les Versaillais ne daignaient pas répondre. Le principal servant de cette pièce était un gamin d'une quinzaine d'années, qui se démenait comme un diable dans cette fumée.
Puis un peu partout des arbres ébranchés, rompus, tordus par les projectiles ; des canons démontés, des affûts et des caissons brisés, tous ces résidus des batailles étaient épars sur un sol fouillé par les obus.
Je restai là une demi-heure, immobile, absorbé dans une contemplation profonde, analysant ces terribles contrastes d'une nature splendide dorée par le soleil et de cette œuvre de destruction que les hommes accomplissaient avec rage.
Quand je retrouvai Pierre, il n'était pas content ; il paraît qu'un obus était venu tuer deux chevaux auprès de sa voiture, et il prétendait que nos blessés avaient un vif désir de gagner Paris.
En rentrant chez moi, un incident des plus prosaïques me donna une émotion d'un autre genre. Ma famille contemplait avec horreur un volumineux insecte grisâtre qui se prélassait sur mon dos. Il fut immédiatement massacré, et je le regrette ; j'aurais voulu le conserver, embroché d'une épingle, comme un souvenir de ces bons communeux. Il était d'une taille majestueuse ; on comprenait que la longue existence de ce malfaiteur s'était écoulée calme et paisible, et que jamais on n'avait dérangé ses habitudes par d'indiscrètes perquisitions.
J'y pensai pendant huit jours, et, aussitôt qu'une démangeaison me rappelait le monstre, je courais dans ma chambre et je m'empressais de m'assurer si j'avais eu affaire à un misanthrope isolé, fuyant la société de ses semblables, ou s'il avait émigré en famille.
Le 7 avril, Versailles attaqua le pont de Neuilly et s'en empara. L'affaire fut très-meurtrière pour les communeux. Il ne fallait point espérer passer par l'avenue de la Grande-Armée pour arriver sur le lieu du combat. Je pris l'avenue du Roule, que je dus bien vite abandonner. Il était deux heures, et jusqu'à cinq heures je fis d'inutiles tentatives pour me rapprocher du pont.
Les routes transversales étaient aussi impraticables que les chemins directs, les balles tombaient partout. Cela tenait à la nature des clôtures des maisons du parc de Neuilly, qui sont entourées non par des murs, mais par des grilles. Dans une rue, on n'a qu'à se méfier des deux extrémités ; sur les côtés, les maisons vous protégent. Mais, au milieu de ces grillages, les projectiles arrivent de fort loin et de tous les côtés.
Quand le feu se ralentissait, nous allions en avant ; mais, quand il reprenait son intensité, nous étions obligés de battre en retraite, et Pierre ne se faisait pas prier pour cela.