Vers quatre heures, j'avais gagné, près de la Seine, l'extrémité du boulevard Bineau. J'étais abrité derrière une maison et au repos. Trois voitures de l'Internationale vinrent me rejoindre, et, en raison de l'expérience puisée dans mes précédentes tentatives, on me chargea de diriger l'expédition. Pendant une accalmie, nous prîmes le boulevard de la Saussaie parallèle à la Seine, et qui conduit vers le pont. Nous marchions à pied, près des voitures, lorsque, en arrivant aux rues qui avoisinent le pont, une fusillade violente nous coupa la route ; les cochers de l'Internationale poussèrent en avant au galop pour échapper aux balles qui nous arrivaient par le travers ; ils tombèrent au beau milieu des Versaillais, qui débouchaient sur ce point.
Les Versaillais ne faisaient, bien entendu, aucun mal aux ambulanciers qui arrivaient au milieu d'eux, mais ils les utilisaient pour emmener leurs blessés.
On ne manqua pas de clabauder encore ce jour-là que les troupes de Versailles tiraient sur les ambulances ; c'était bien sans le savoir, et la Commune pouvait revendiquer au moins la moitié des projectiles.
J'avais arrêté ma voiture, et tous les ambulanciers de l'Internationale qui étaient avec moi se trouvaient absolument coupés des leurs. Comme je ne voulais point aller coucher à Versailles, malgré le désir que j'avais d'être utile à nos braves soldats, je tournai bride, et cette fois revins à Paris, par la porte des Ternes, absolument à vide de blessés.
Rentrer à vide après un combat qui a duré toute la journée, c'était presque une honte ; aussi, j'allai m'installer à la porte Maillot, dans la maison d'un marchand de vin, qui faisait le coin de l'avenue de la Grande-Armée et du boulevard Pereire. Au bout d'une demi-heure, grâce au bombardement de la Porte-Maillot, qui était l'objectif des obus et des boîtes à balles, j'avais de quoi remplir ma voiture, et je rentrai définitivement et pour la dernière fois, car Pierre me signifia qu'il n'avait plus aucune espèce de goût pour le métier d'ambulancier ; et, le lendemain, pour échapper à mes tentatives de séduction, il se sauvait à la campagne de son maître avec le cheval et la voiture.
J'étais donc démonté de mes chevaux et de mes voitures. Je n'en cherchai pas d'autres, car, je dois l'avouer, j'étais dégoûté des communeux, et s'il est une façon stupide de risquer sa vie, c'est de la risquer pour de pareilles gens.
XI
On éprouva le 22 mai une joie folle en apprenant l'entrée à Paris des troupes de Versailles, mais on sentait que l'acte final serait terrible et que l'agonie du monstre coûterait des flots de sang.
Je prévoyais depuis longtemps que j'aurais, au moment de la crise, un assez mauvais quart d'heure à passer, car j'habite la rue de Rivoli, entre l'Hôtel de Ville et la place Vendôme, c'est-à-dire entre les deux points les plus importants de la résistance. Cette ligne devait certainement devenir le théâtre d'un terrible engagement. Je prévoyais l'envahissement de nos habitations, et, comme conséquence naturelle, le pillage, car les communeux n'ont point l'habitude de sortir les mains vides des appartements qu'ils visitent.
Hélas! en les considérant seulement comme de vulgaires malfaiteurs, j'avais, je l'avoue, de grandes illusions sur leur compte.