Le lundi matin, la fermentation de la populace du quartier était intense ; l'écume révolutionnaire quittait le ruisseau pour prendre le haut du pavé ; des barricades énormes s'élevaient à tous les coins de rue et coupaient en plusieurs endroits la rue de Rivoli. Des mégères, des femmes hors de sexe, s'accrochaient aux passants et les obligeaient à collaborer à leurs barricades. Des dames bien vêtues et qui fuyaient effarouchées, étaient ramenées, la baïonnette au dos, et devaient porter leur pavé. Il leur fallait prendre la pelle et la pioche, emplir des sacs à terre, enfin contribuer à une défense qui eût été leur ruine en cas de victoire.

Pour protéger notre maison, j'avais fait arborer mon drapeau d'ambulance, et je disposai bientôt de moyens de secours pour une trentaine de blessés. Je transformai les locataires de la maison en ambulanciers, et j'obtins d'un officier qu'une sentinelle fût placée à notre porte pour en interdire l'entrée à tout homme armé, ou que je ne voudrais pas admettre. Grâce à ces précautions, nous passâmes la journée du lundi d'une façon assez calme.

Le mardi 23, les tribulations commencèrent. La maison qui touche celle que j'habite est occupée par un grand magasin de confection : la maison Henri IV. Depuis le matin, un fédéré, ancien commis du confectionneur, rôdait autour de la maison, cherchant un moyen de détruire l'établissement dont il avait été renvoyé. Voilà le moyen que cet ingénieux scélérat finit par découvrir. Il voit un vieillard infirme à une fenêtre du cinquième étage. Il crie qu'on vient de tirer sur lui et fait feu lui-même sur le vieillard, qui ferme sa fenêtre en proie à une véritable terreur. J'étais présent ; j'ai suivi toutes les phases de ce guet-apens, et un seul coup de fusil a été tiré : celui du fédéré.

Au bruit de la détonation, au cri du fédéré, les gardes nationaux entourent la maison comme un troupeau de bêtes féroces, en criant : A mort! En un instant la porte est enfoncée et la maison envahie. Le promoteur de cette sauvagerie, au lieu d'aller au cinquième chercher son agresseur imaginaire, se rue sur la devanture de son ancien patron ; elle est bientôt brisée et le magasin mis au pillage. En un instant les différents appartements sont envahis, tous les meubles broyés, saccagés et jetés par les fenêtres. On trouve le pauvre vieillard, ce qui n'était pas bien difficile, on l'entraîne, et, par un miracle que je ne m'explique guère, il ne fut pas massacré.

Les autres locataires étaient absents de la maison, et parmi eux je compte des amis dont je voyais piller les meubles avec un véritable chagrin. Assisté de mon personnel, nous tentâmes auprès des chefs d'impuissants efforts pour leur faire comprendre que personne n'avait tiré par les fenêtres.

Les chefs étaient gris, les soldats ivres, et rien ne pouvait arrêter leur rage. La concierge avait disparu avec ses enfants, et le misérable qui avait organisé le pillage vint la réclamer chez moi morte ou vive. Je fis respecter notre maison et mis dehors les fédérés qui voulaient nous soumettre à leurs perquisitions. Pendant ce temps l'un d'eux était allé à la Commune et rapportait un ordre parfaitement en règle, signé de deux membres de cette bande ; il enjoignait de brûler toute maison dont les habitants feraient opposition à la Commune ou tireraient par les fenêtres sur les gardes nationaux. Cette dernière phrase était d'une autre écriture que le reste de l'arrêté, et ajoutée après coup pour la circonstance. Jusqu'à ce moment il n'y avait eu qu'un seul incendie, celui du ministère des finances, allumé depuis la veille au soir, les fédérés ne s'étaient pas encore accoutumés à brûler nos maisons, ils y mettaient provisoirement des formes.

Je courus à l'homme au papier : un sinistre drôle, simple garde, une face pâle et froidement féroce, encadrée d'une barbe jaune.

— Vous voulez brûler la maison?

— Oui, citoyen, voilà l'ordre.

— Vous ne l'exécuterez pas, je vous en réponds. Ne voyez-vous pas qu'à côté existe une ambulance, et que l'incendie la dévorera inévitablement?