Donc, il n’y avait pas de candidats pour les Facultés de province ; en vain on employa tous les moyens de persuasion et de douceur, personne ne se présentait, et les doyens étaient sur le point de faire empoigner quelques récalcitrants et de les expédier sur Paris de brigade en brigade pour les faire condamner à l’agrégat forcé, quand l’idée vint à un professeur de proposer de payer une partie du port. Aussitôt, quelques jeunes savants qui n’avaient pas encore vu la capitale se mirent sur les rangs, mais à condition que tout serait gratis. Les Facultés se révoltaient avec raison contre de pareilles exigences ; si, disaient-elles aux récalcitrants, vous étiez capitaines dans la science, rien de plus juste ; on vous donnerait 6 à 8,000 francs pour frais de voyages, de déplacement, etc. ; mais vous n’êtes que de simples soldats de l’armée scientifique, et vous n’avez droit qu’aux trois sous par lieue de votre grade. Enfin, après mille tribulations, la Faculté de Montpellier, qui avait une place pour l’histoire naturelle et une place pour la toxicologie, ne put se procurer qu’un simple et unique candidat, et la Faculté de Strasbourg, qui sentait le besoin d’un anatomiste et d’un chimiste, ne put mettre la main que sur un anatomiste. On avait bien pensé à faire concourir chacun d’eux pour les deux places, au moyen d’un déguisement ingénieux et d’un changement de nom ; mais les candidats s’y refusèrent d’une manière absolue. Enfin, l’on se mit en route, et chacun fit son entrée à Paris entre ses deux professeurs et futurs juges, qui les gardaient à vue pour prévenir toute tentative de fuite.

Cependant, malgré cette surveillance active, le lendemain, à son retour de la Faculté, qu’il était allé voir en même temps que le Pont-Neuf, le candidat de Montpellier disparut tout à coup. Cette disparition plongea dans la stupeur ses juges naturels, car s’ils n’avaient même pas un candidat à exhiber, il ne leur restait aucun motif de siéger parmi leurs confrères de la capitale ; il fallait donc retourner à Montpellier sans avoir endossé la robe rouge en présence de la foule ! c’était désespérant.

Le jour se passa et la nuit aussi, nuit sans sommeil et pleine d’angoisses. Un lampion, phare nocturne, fut allumé sur la plus haute cheminée de la Faculté pour guider le retour de la brebis égarée, et pour l’éclairer aussi sur les dangers que Paris renferme dans ses flancs pervers.

On s’épuisait en conjectures ; qu’est-il devenu ???? On supposait d’abord que l’eau de Paris avait produit dans son économie les perturbations qu’elle fait subir aux étrangers, et que son absence avait pour cause une indisposition légère et momentanée ; on supposait encore que sa robe d’innocence courait quelques dangers et qu’il oubliait la gloire dans les délices de Capoue.

L’appariteur prétendait lui avoir entendu dire : Capédédious !

A vaincré sans péril on triomphé sans gloire ;

Jé file.

Enfin, à bout de patience et de suppositions, les savants résolurent de verser leur douleur dans le sein du public, en lui promettant une récompense honnête.

L’affiche était lue surtout par des étudiants qui, stimulés par l’importance de la rémunération, s’élançaient dans toutes les directions ; mais pas un seul ne revenait. Tout bourgeois rencontré aux environs de la Faculté était immédiatement appréhendé au collet et entraîné dans cet antre de la science pour peu qu’il présentât quelques points de connexion avec le signalement affiché, et ce n’était qu’après une enquête authentique et solennelle que l’on consentait à le relaxer. C’est même cet incident qui a donné lieu au bruit que, pour mon compte, je crois dénué de fondement, et qui s’est répandu sourdement dans Paris, à savoir : que les étudiants arrêtaient les passants et qu’après les avoir entraînés dans les caves de la Faculté, ils les disséquaient vivants pour étudier les questions de physiologie expérimentale à l’ordre du jour. Ces bruits qui, je le répète, méritent peu de créance, avaient été propagés par ces dignes bourgeois, victimes de leur ressemblance avec le candidat de Montpellier ; entourés par une foule qui leur semblait furieuse et qui n’était qu’animée, ne comprenant rien au langage moitié grec, moitié français d’un grand monsieur au long nez et à la chevelure noire, chargé de les vérifier, ils se trompèrent complétement sur le sort qu’on leur réservait, et cette erreur jeta la terreur dans leur cœur, et ailleurs.

Enfin, le lendemain, un élève de première année se précipita sur la place de l’École, les vêtements en désordre, et criant comme Archimède : Ευρεκα! ευρεκα!! Il traînait en effet par le collet un monsieur se défendant de toutes ses forces à l’aide d’un parapluie en coton rouge, qui semblait, à en juger par la couverture, bien fatigué de cette lutte.