Le choléra se transporte par la migration des voyageurs en puissance d’épidémie. On peut lui fermer la route de mer au moyen des quarantaines ; mais la route de terre lui reste ouverte, et dans l’état actuel de nos relations internationales il est impossible de lui barrer le passage par des cordons sanitaires qui intercepteraient toute communication avec les pays infectés.
Si on ne peut faire des quarantaines terrestres, on peut au moins créer des lazarets, qui peuvent être des fermes, des maisons isolées de toute habitation par une zone de terrain dont l’approche serait rigoureusement interdite à l’homme. Une ville, un pays sont menacés par l’épidémie, l’attention est éveillée, et le premier cholérique atteint est immédiatement transporté au lazaret, où il conserve ses chances de guérison, sans risquer de contaminer tout un peuple. Les premiers cas sont toujours isolés ; si on les supprime, on supprime l’épidémie.
L’immense importance du résultat mérite qu’on étudie la question à ce point de vue. Les objections qu’on pourrait faire à mon idée sont hypothétiques, et je n’y pourrais répondre que par des hypothèses, car en dehors du rayonnement épidémique, qui me paraît indiscutable, nous marchons dans cette voie vers l’inconnu. Paris est à peu près délivré, mais il n’en est pas de même du reste de la France, où l’extension est encore possible. On pourrait donc tenter sur quelques points le système des lazarets ; les difficultés d’application disparaîtraient facilement devant la volonté du gouvernement, et ce n’est que par l’expérimentation qu’on résout de semblables questions.
Un groupe compacte de curieux se pressait, pendant un concours, à la porte de l’École de médecine, pour lire une affiche ainsi conçue :
RÉCOMPENSE HONNÊTE.
Avis. — Il a été perdu, dans le trajet de la rue Bertin-Poirée à la Faculté de médecine, un candidat à l’agrégation (section des sciences accessoires). Cette perte place la Faculté dans le plus grand embarras, le candidat étant le seul de son espèce. On prie la personne qui le rencontrera de le rapporter au concierge de l’École, chargé de délivrer la récompense qui, vu l’importance du service, se composera des ŒUVRES COMPLÈTES DE M. LE DOYEN[2]. On le reconnaîtra au signalement suivant : taille, 1 mètre 20 centimètres ; air ahuri d’un savant ; âge 25 à 63 ; nez rouge, lunettes vertes ; pas de cheveux ; il parle français, mais du nez et avec un accent gascon très-prononcé ; il est vitaliste.
[2] Un demi-volume avec beaucoup de marge et beaucoup de blancs.
Signes particuliers. Un bouton de moins à son pantalon.
Voici le motif de cet avis au peuple : On sait que le concours pour l’agrégation devait avoir lieu à titre d’essai à Paris pour les trois Facultés. Il fut donc ouvert à Strasbourg et à Montpellier un registre d’inscription pour tout candidat désireux de se draper dans la toge gracieuse d’un agrégé. La feuille de Paris se remplit cahin-caha ; mais celles des deux autres écoles conservèrent leur blancheur virginale. Personne ne se présenta, personne n’osa entreprendre, à ses frais, un voyage très-long et très-coûteux pour un résultat très-douteux ; car qui peut répondre du résultat d’un concours ? Le sort est tellement fantasque qu’on a vu des candidats tenir le premier rang dans toutes les épreuves, et au moment du scrutin, par un de ces merveilleux coups du sort qui confondent la raison humaine, se trouver les derniers et ne pas obtenir une seule voix ! Des gens sceptiques et qui ont la manie de tout expliquer, ont prétendu que ces iniquités du destin provenaient uniquement de l’action des coteries sur les juges, de certaines recommandations, de promesses de fauteuils académiques, etc., etc. Fi ! fi !! fi !!! voyez la calomnie qui ne respecte rien ; écoutez siffler les serpents de l’envie : aller supposer que d’honnêtes gens, des hommes de science puissent fermer les yeux sur le mérite réel d’un candidat pour donner leur voix à son rival, qui n’a d’autre mérite que de puissantes protections ; croire que des hommes d’honneur vont s’avilir, vendre leur libre arbitre et briser la carrière d’un honnête et laborieux travailleur, en lui préférant un rival indigne du premier rang. Quelle horreur ! Mais cela ne s’est jamais vu que dans les Mille et une Nuits et dans l’éloge de Gerdy par M. Broca. Les savants sont incapables de pareilles turpitudes, et si bien souvent le mérite est sacrifié, c’est le destin tout seul qui est coupable, et encore il peut invoquer comme excuse les circonstances atténuantes de sa cécité. Voyez plutôt l’histoire des concours qui ont eu lieu à Paris depuis seulement 1830, jusqu’à et y compris le dernier pour la place de chef des travaux anatomiques, et ensuite, venez nous parler d’injustice si vous l’osez.