Dans les épidémies précédentes, le mode de propagation était resté fort obscur. Le fléau suivait surtout la voie de terre ; de larges zones se trouvaient successivement envahies comme par une large tache d’huile sans interruption dans sa continuité. L’épidémie actuelle a au moins l’avantage de nous révéler nettement son mode de propagation. En raison de la rapidité des communications, elle a procédé par bonds, en franchissant de larges espaces et en respectant des points intermédiaires. A Valence (en Espagne), à Marseille, à Paris, le fléau a été importé par des malades provenant des foyers infectés. La transmission par l’homme est donc incontestablement établie.

Maintenant, si on examine le mécanisme intime de sa progression dans un milieu où le germe est déposé, on tombe dans le conflit des opinions contradictoires, qui ont pour base la contagion et la non-contagion. Je crois que cette divergence tient à ce qu’on a envisagé jusqu’ici la contagion dans un sens trop restreint ; on la renferme dans des limites trop circonscrites, et, pour moi, cela s’applique non-seulement au choléra, mais encore à toutes les épidémies. On admet la nécessité du contact plus ou moins intime du malade, avec celui qui doit le devenir. C’est là une erreur que j’ai longtemps partagée et dont l’épidémie actuelle m’a prouvé l’évidence.

La contagion par contact est l’exception, la contagion par rayonnement est la règle et domine toute la question : c’est ce que je vais démontrer.

A Valence un étranger arrivant d’Alexandrie vient se loger rue de Jurados. Il succombe à une attaque foudroyante, des gens de la maison sont atteints, et l’épidémie se manifeste immédiatement dans les rues voisines, dont les habitants n’avaient certainement eu aucun contact avec l’étranger. A Marseille, un pèlerin arabe, Ben Kadour, arrivant d’Égypte, débarque du Saïd et meurt quelques heures après dans une batterie isolée du port. L’épidémie envahit les rues avoisinantes. A Paris, le phénomène se présente dans des conditions encore plus claires. Une femme de Marseille qui fuyait le choléra arrive à la Chapelle, tombe malade et meurt à Lariboisière. Le lendemain deux hommes, couchés dans un pavillon du service de chirurgie, succombent du choléra dans cet hôpital.

Il n’y a eu dans ce cas aucun contact possible, car le service de chaque pavillon est fait par un personnel spécial. De là, la maladie se déclare à Montmartre et à Batignolles. Il est bien difficile de voir dans ces faits autre chose que de la contagion à distance.

Voici comment je l’explique. Le miasme cholérique rayonne autour de chaque malade dans une étendue encore indéterminée, mais qui doit être en rapport avec la gravité du cas. Si dans sa sphère d’action l’effluve morbide rencontre un sujet prédisposé (et tout le monde n’est pas doué d’une réceptivité égale), un nouveau cas se déclare, qui devient lui-même le centre d’un nouveau rayonnement. Les foyers se multiplient par le même mécanisme et forment bientôt un réseau qui enveloppe un quartier, une ville.

Mon ami H. Bouley, le savant professeur d’Alfort, à qui je communiquais mes idées, m’a cité une observation qui les confirme entièrement. Envoyé en Angleterre pour étudier le typhus des bêtes à cornes, il a vu un magnifique troupeau parfaitement séquestré subir l’infection simplement sous l’influence du passage d’un groupe de bêtes malades, sur une route située à une certaine distance. Il est impossible d’interpréter ce fait autrement que par le rayonnement du miasme contagieux.

Si, comme je l’ai proposé, on avait pointé tous les jours sur un nouveau plan de Paris le domicile de chaque cholérique depuis le commencement de l’épidémie, on aurait pu, par la comparaison de cette série de plans, saisir dans bien des cas l’étendue du rayonnement, et constater aussi exactement que possible la migration du fléau à travers les arrondissements et les foyers où il s’est concentré.

Je passe sous silence d’autres résultats importants, qui auraient surgi de ce mode d’investigation, tels que la durée de la période d’incubation, l’époque de la maladie où le rayonnement est le plus redoutable, etc., pour ne m’occuper que de la conséquence pratique qui découle de l’étude des faits, au point de vue de la préservation générale.