Mais, hélas ! un jour Zozore mourut ! Si jamais chien mérita de parvenir à la vieillesse la plus Flourenesque, c’est bien certainement celui-là, car il rendit un service réel à la science, — il nourrit pendant trois ans un futur savant. — Notre oculiste pleura sincèrement son client, qui lui avait rapporté plus de 4,000 fr. en trois années. Il s’était tellement habitué à son malade, qu’il proposa de continuer à soigner, — pour le même prix, — les yeux de verre de Zozore empaillé. Sa proposition ne fut pas acceptée, mais pour calmer son désespoir, on lui ouvrit quelques maisons du faubourg Saint-Germain ; notre confrère fit fortune, et plus d’une fois il répéta, avec un philosophe moderne : ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est le chien.
Le docteur Furnari porte au doigt une bague en cheveux d’une couleur douteuse. C’est un gage de reconnaissance. Ces cheveux ont été empruntés à la queue de Zozore.
Cette histoire de chien m’en rappelle une autre, dans laquelle le rôle le plus lucratif ne fut pas joué par un confrère :
Une bonne dame avait un chien malade, elle fit appeler un vétérinaire qui habite les environs de l’Académie de médecine. Ce praticien venait chaque matin, et se faisait payer cinq francs par visite. Quelques jours après, la bonne dame tomba malade à son tour, peut-être par suite des nuits passées sans sommeil au chevet de son cher Love. Elle fit appeler un médecin, auquel elle signifia tout d’abord qu’elle ne pouvait pas donner plus de deux francs par visite. Le docteur, qui n’était pas fort avancé, accepta sans mot dire ; mais quand il voyait le matin son confrère le vétérinaire si favorablement partagé, il eût volontiers changé de client avec lui pour changer en même temps d’honoraires.
II
Le choléra.
Un candidat perdu. Récompense honnête.
L’épidémie nous quitte définitivement, et la preuve, c’est que vous commencez à ne plus tirer votre chapeau aux médecins que vous rencontrez. Vous étiez si polis pour eux il y a quelques jours ! Dans un mois, vous direz qu’ils n’ont fait que leur devoir, et à la fin de l’année, quand les premières neiges seront tombées sur cette reconnaissance, vous serez peut-être convaincus qu’ils auraient pu faire davantage. Mais soyez tranquilles, les médecins ne s’en fâcheront pas, ils y sont habitués.
Le chiffre total des cholériques, pour la ville et les hôpitaux, n’était que de 33 le 9 novembre. Cependant, pour l’instant, ne célébrez votre joie qu’avec une sage réserve, ne festoyez pas trop le départ du monstre. Ne vous rattrapez pas des austérités de la peur par des libations, des goinfreries ou des hymnes enthousiastes à Vénus ; il écoute peut-être à la porte, et il pourrait, comme la main mystérieuse du festin de Balthazar, déposer, de son doigt glacé, sa carte de visite sur la muraille. Méfiez-vous surtout du thé au rhum si vanté. J’ai vu des gens qui, perfectionnant progressivement ce conseil hygiénique, finissaient par mettre un peu de thé dans beaucoup de rhum, et, au moyen de ce régime, ils arrivaient au choléra par le chemin de traverse qui a été suivi par tant de fervents buveurs.
Cependant notre sécurité présente ne nous enlève rien de nos craintes pour l’avenir. La conférence sanitaire internationale, dont l’heureuse idée appartient à la France, pourra bien barrer la route de mer au fléau, mais il lui sera bien difficile de lui interdire la route de terre, qui lui est la plus habituelle, si on ne s’écarte pas des errements suivis jusqu’ici. Le point qu’il faudrait d’abord établir est le mode de propagation et de transmission de la maladie ; sans cela, toute tentative préventive sera frappée d’avance de stérilité.