Comme il faut, autant que possible, tirer une moralité de chaque chose, quelle est celle qui découle de ce massacre des innocents ? Elle est très-claire, c’est que :
Si on n’a pas précisément retiré beaucoup de lumières de toutes ces belles expériences jusqu’à présent, il faut espérer que, dans la suite, on sera plus heureux, et que chaque victime sera le salut d’une vie humaine ; alors nous nous réjouirons ; nous serons tous immortels sans être de l’Académie ; nous entrerons d’emblée dans l’âge d’or découvert par M. Flourens ; chacun de nous aura le bonheur de survivre à la disparition complète de toutes ses facultés ; nous arriverons à cet âge heureux, mais avancé, où l’homme, complétement crétinisé, jouit sans trouble de l’existence végétative d’un mollusque. Cela sera vraiment délicieux !
Quant à MM. les expérimentateurs, si l’envie leur prenait de visiter les bords du Gange ou de l’Indus, je leur conseillerais fort de dissimuler avec le plus grand soin leurs titres scientifiques, car, dans la patrie de Vichnou, on ne plaisante pas avec la vie des bêtes, et nos savants pourraient bien courir les chances de subir la peine du talion.
Si le remords n’est pas un vain mot, quel terrible cauchemar doit peser sur leurs nuits ! Quelle danse Macabre d’animaux mutilés doit trépigner sur leurs poitrines de savants !!! Mais non, le remords n’est point fait pour les triomphateurs, et chacun d’eux s’endort en rêvant lauriers et couronnes, avec la douce conviction que sa découverte le rend au moins l’égal d’Harvey, et qu’elle permet aux humains de fermer le grand livre de la science[1].
[1] J’ai besoin de déclarer que cette manière d’envisager la physiologie n’est qu’une simple plaisanterie, que j’ai écrite pour taquiner un peu d’illustres savants dont j’aime autant la personne que le talent. Les magnifiques découvertes physiologiques qui ont eu lieu dans ces dernières années sont dues à l’expérimentation ; c’est le seul moyen d’éclairer les mystères des fonctions organiques, et les bonnes gens qui ont cité cet article pour prouver que j’étais l’adversaire de la physiologie expérimentale se sont complétement abusés.
Les petites causes produisent souvent de grands effets, et l’avenir d’un homme tient parfois à une circonstance futile en apparence. Un oculiste, qui maintenant mène la clientèle à grandes guides, a dû sa fortune médicale à un modeste roquet. C’était, du reste, un chien de bonne maison, ce qui diminue de beaucoup l’humiliation qu’une notabilité spécialiste doit éprouver à avouer un pareil client.
Le docteur Furnari fut appelé un jour par une femme de chambre de la rue de l’Université. Il s’agissait de sécher ses beaux yeux pleins de larmes, qui n’avaient point leur source dans des peines de cœur, mais dans une simple conjonctive. Inutile de dire que la guérison ne se fit pas attendre.
Marton reconnaissante introduisit le docteur près de sa noble maîtresse, qui lui accorda sa confiance, — non pour son propre compte, — un jeune praticien n’est point fait pour toucher à des yeux portant quatre martels de sable sur champ de gueule, au chef casqué avec couronne fermée pour cimier, — mais bien pour son vieux chien, aussi infirme que malpropre. — Ce roquet blasonné avait, dit-on, brûlé la vie par les deux bouts ; il possédait tous les vices d’un chien du grand monde ; mais cette existence, bouleversée par l’orage des passions, était devenue singulièrement monotone, par suite d’une double cataracte, accompagnée d’une ophthalmie chronique. Cette cécité faisait le désespoir de sa noble maîtresse, qui s’était constituée l’Antigone de ce nouvel Œdipe.
Le docteur Furnari fut donc attaché à la noble personne de Zozore, et quand il eut donné des preuves suffisantes de dévouement pour son malade, on lui permit de tenter l’opération de la cataracte, qui fut pratiquée avec succès. O bonheur ! Zozore pourra désormais, sans lunettes, sauter exclusivement aux mollets des intimes de la maison, au lieu de prodiguer, comme il le faisait avant, cette faveur à tous les pantalons indistinctement.