Une causerie médicale ne serait pas complète au temps où nous sommes, s’il n’était pas question du choléra.

Parlons donc un peu de ce croque-mitaine qui a donné tant de frissons. Paris, ce vieux sacripant narquois qui ne respecte rien, qui rit de tout, a enfin trouvé son maître. Le choléra lui a posé sur l’épaule sa main bleue, et Paris a mis une sourdine à sa gaieté, un crêpe à son sourire. Il a été saisi d’une de ces terreurs poignantes qui condensent toutes les pensées en une seule : la mort. Franchement cette terreur n’était pas suffisamment justifiée. Les médecins qui ont étudié la marche des épidémies antérieures pouvaient craindre pour l’avenir ; au début, le mode de progression de la maladie pouvait faire redouter de lui voir atteindre les chiffres néfastes de 1832 et 1849. Mais vous, Parisiens, qui n’aviez à compter qu’avec le présent, il faut avouer que vous avez un peu dépassé les limites permises à un peuple de braves.

Il est vrai que trop de deuils sont venus attrister les familles, que bien des veuves et des orphelins pleurent sur des tombes à peine fermées ; c’est un malheur public qu’il faut déplorer. On doit regretter les victimes, mais la douleur ne devait pas se transformer en panique. La proportion des morts relativement au chiffre de la population était trop faible pour frapper aussi vivement l’esprit des masses, et pour justifier une émigration qui a fait de Versailles le Coblentz de la peur. Je ne veux pas faire un crime aux émigrés de leur désertion, ils ont laissé leur ration d’air respirable à ceux qui sont restés.

Maintenant les plus timides peuvent se rassurer : il semble que le choléra, satisfait d’avoir fait trembler les Parisiens, dédaigne sa victoire ; il s’en va nonchalamment, et tout nous fait espérer que nous n’aurons pas à déplorer un capricieux retour. Dans ma prochaine Causerie, je reviendrai sur cette importante question. Rassurez-vous, il y en aura encore, et ce ne sera pas tout à fait un hors-d’œuvre.


Dans le monde, on n’a aucune idée de la manière dont la physiologie fait des progrès à notre époque ; on s’imagine que les luttes scientifiques les plus acharnées font couler, tout au plus, quelques bouteilles d’encre, et que le triste privilége de répandre des flots de sang est réservé aux héros des batailles et à quelques médecins trop amis de la saignée. Hélas ! funeste erreur !!! la science physiologique ne marche que les manches retroussées et le couteau à la main. Le paisible rentier qui applaudit de confiance aux progrès de la physiologie que son journal politique lui signale, en lui parlant de temps à autre de l’Académie des sciences ; ce digne rentier, dis-je, frémirait d’horreur s’il pouvait supposer que la question de la glycogénie, a fait couler plus de sang que la guerre de Troie, sans compter qu’on n’a aucun motif de croire qu’elle sera résolue en dix ans. L’illustre Achille, pour prouver que le glycose se forme dans le foie, a dépensé deux cents chiens ; le bouillant Hector en sacrifia deux cent cinquante pour prouver que le foie n’avait rien à voir dans l’affaire de la glycogénie ; alors survient l’intrépide Ajax, qui pense avec raison que la victoire finit toujours par se déclarer en faveur des gros bataillons, et qui s’avance à la tête de quatre cents victimes pour prouver que la saccharo-génie est une fonction de la glande pinéale… On attend le sage Ulysse et son cheval.

Les sections complètes ou incomplètes, les piqûres, les divisions en long ou en travers de la moelle épinière n’ont pas été moins funestes aux infortunés quadrupèdes, sans compter la ligature de l’œsophage et surtout l’ablation des capsules surrénales, question grosse de sang, qui menace de rester pendante faute de victimes. Heureusement pour la science que les physiologistes se sont contentés d’expérimenter sur des tiers, et qu’ils n’ont pas, jusqu’à présent, tenté de se prendre mutuellement pour sujets de leurs expériences. D’aucuns disent que ce n’est pas l’envie qui leur en a manqué.

Je tiens d’un statisticien, qui depuis quelques années faisait de puissants efforts pour découvrir la cause (hélas ! toute physiologique) de la diminution progressive de certaines races animales, des renseignements pleins d’intérêt sur la manière dont les expérimentateurs se procurent leurs sujets. Les uns sont en relations suivies avec ces négociants nocturnes qui approvisionnent les petits restaurateurs de lapins apocryphes ; les autres, à l’aide d’un perfide morceau de sucre, se font suivre par d’innocentes bêtes, qui ont le tort de se fier à leur mine doucereuse et à leurs façons de gentlemen ; d’autres, enfin, trahissant tous les devoirs de l’hospitalité, ne craignent point de séduire les animaux domestiques de leurs amis, et même de leurs clients ! L’impôt sur les chiens les oblige à avoir recours à toutes sortes de moyens pour éviter de subir une augmentation personnelle de 10 francs par sujet. Jugez sans cela du prix de revient d’une expérience qui nécessite le sacrifice de quatre ou cinq cents victimes, dont on ne pourra tirer parti après leur mort, que lorsqu’un Geoffroy Saint-Hilaire nous aura prouvé que le chien est un animal essentiellement comestible et préférable même au cheval.

Les lapins ont été très-recherchés pendant un certain temps, à cause justement de la manière dont on utilise leur dépouille mortelle ; mais le régime de la gibelotte continue a, par sa persistance, rendu le lapin (même vivant !) un objet d’horreur pour leurs bourreaux. De sorte qu’on peut espérer que le lapin ne disparaîtra pas de la surface du globe.

On a essayé de remplacer le lapin par le chat, qui, au point de vue culinaire, pouvait rendre à peu près les mêmes services ; mais le chat se prête de très-mauvaise grâce aux expériences, et pour des motifs de prudence que nous approuvons complétement, les physiologistes ont dû tourner leurs regards vers d’autres mammifères. A défaut d’autre chose, on s’est emparé du cabiai, vulgairement appelé cochon d’Inde. Cet animal est doux, mord très-peu, et se prête, sinon avec complaisance, du moins avec résignation, à ce qu’on peut attendre de lui ; de plus, il est d’un transport facile, et si l’expérimentateur, dans ses voyages aux académies, craint d’être pris pour un enfant de la Savoie adonné au commerce des marmottes, il peut, au lieu de porter leur cage sous son bras (comme j’ai eu l’occasion de l’observer), placer une douzaine de ses petits pensionnaires dans ses poches, où ils resteront calmes jusqu’au moment de leur extraction et de leur exhibition devant les corps savants, en présence desquels ils auront l’honneur, comme disait feu Thénard, de répéter leurs petits exercices.