La séance est publique, mais il est nécessaire d’être de la maison pour pénétrer dans le sanctuaire. Aussitôt que la grille de l’École est ouverte, un torrent se précipite à travers la cour, et il faut des jambes agiles et des coudes robustes pour ne pas être renversé par ce flot irrésistible qui s’engouffre dans les couloirs. Car il y a trois mille appelés, et l’amphithéâtre ne contient que douze cents élus bien empilés.
Vous pouvez facilement vous imaginer ce qui s’échappe de verve mal comprimée de cette cuve en ébullition qu’on appelle le grand amphithéâtre de la Faculté. La plaisanterie éclate sous toutes les formes et dans tous les idiomes. La jeunesse, en groupe, est partout la même, au paradis de l’Ambigu ou sous la coupole du grand amphithéâtre. Quelques nouveaux débarqués qui n’ont point encore eu le temps d’oublier les mélodies de la ferme paternelle, imitent le chien, l’âne ou le coq avec une perfection toute champêtre.
On entend de ces mots-étincelles qui mettent le feu à une traînée de rires.
La foule qui se presse dans les couloirs jette à la cantonade son contingent d’esprit à travers la muraille humaine ; et le vieux docteur Rabelais doit se mirer avec bonheur dans une descendance d’aussi gais compagnons. Ces émanations bruyantes, qui montent indécises vers la voûte, prennent les proportions d’une véritable tempête, lorsque, parmi les graves invités de la Faculté qui garnissent les premiers gradins, les étudiants reconnaissent une figure antipathique. Alors le tapage se discipline, la foule sent qu’un mot va partir ; elle fait silence ; et le chœur formidable ne mugit que lorsque le trait a frappé le but.
L’année passée, M. Husson, que sa situation de directeur des hôpitaux expose à toutes les rancunes de l’internat et de l’externat, a été la victime expiatoire. Les plaisanteries générales avaient fait relâche, et sur lui tombaient dru comme grêle les aménités des étudiants. M. Husson, qui a l’habitude de ces tempêtes, restait calme et immobile comme Cambronne à Waterloo ; seulement il gardait un silence plus décent.
Pour se donner une contenance, il puisait dans un drageoir quelques bonbons, probablement afin d’adoucir l’amertume de sa situation, lorsque tout à coup une voix du Midi s’élève comme un mistral, et s’écrie : « Messieurs, je vous prends à témoins ; voilà M. Husson qui mange le mercure des pauvres. »
A l’arrivée des professeurs, le calme se rétablit. M. Tardieu, le doyen, a ouvert la séance par un excellent discours interrompu à chaque instant par les applaudissements. Il retraçait les travaux importants accomplis dans le cours de l’année écoulée ; il comptait nos morts et nos blessés tombés au champ d’honneur ; il rappelait les décorations données aux internes, et qu’on peut comparer à ces croix attachées au drapeau d’un régiment qui a fait bravement son devoir. Le récit des actes qui honorent la profession trouve dans cet auditoire jeune et ardent une sympathie expansive. On sent qu’ils n’attendent qu’une occasion de suivre d’aussi nobles exemples.
Le discours de rentrée a été prononcé par M. le professeur Laugier. Il avait pour sujet Jean-Louis Petit, une grande figure du siècle dernier. Les illustrations modernes ont fait oublier le vieux chirurgien, et les élèves sont plus sympathiques au récit de la vie d’un maître qu’ils ont connu et suivi qu’à l’histoire du passé. Cependant, le discours de M. Laugier, plein de qualités solides, a été bien accueilli en raison de l’affection qu’on lui porte. M. Laugier est froid comme orateur ; sa belle tête, qui rappelle les camées antiques, est pleine de finesse et de douceur. Malgré les travaux remarquables qui lui ont mérité sa haute position scientifique, il s’isole de la foule et n’aime pas à suivre le chemin des ovations. Nature artiste et contemplative, il préfère une voix qui chante, un instrument qui pleure, à tout le fracas qu’on pourrait faire autour de son nom. Son violon lui coûte tous les ans cent mille francs de clientèle.
La séance s’est terminée par la distribution des prix de la Faculté.