C’était, en effet, le candidat réfractaire qu’on avait rencontré ronflant sous une des banquettes de l’Institut depuis la dernière séance. On le mit en lieu sûr, et le concours commença immédiatement pour éviter toute nouvelle complication.

Nous n’en dirons pas toutes les péripéties, c’est à l’histoire à les raconter (quand elle pourra le faire), nous nous bornerons à exposer de simples réflexions de détail sur ce sujet.

Nous signalerons d’abord la prédilection, peut-être un peu trop grande, des candidats pour l’anatomie comparée ; ainsi, à propos des reins en général, s’attacher particulièrement à décrire le rein du hanneton et de l’escargot, c’est montrer une érudition très-vaste, il est vrai, mais qui serait bien mieux appréciée encore si on avait créé à la Faculté de Paris une chaire de pathologie et de thérapeutique appliquée au traitement des infirmités des coléoptères et des mollusques. En attendant cette création, j’avoue qu’il me semble préférable de connaître, d’une manière très-précise, les rapports du rein chez l’homme, que de savoir comment pisse le hanneton ou comment ne pisse pas l’escargot. Si les pathologistes du prochain concours suivent les anatomistes dans cette voie, il n’y a pas de raison pour qu’ils ne fassent de la médecine comparée ; alors nous les entendrons disserter sur le diabète sucré des cloportes, la fièvre intermittente des tétards, la scarlatine de la langouste ou l’érysipèle du homard ; questions il est vrai d’un immense intérêt, mais que, pour mon compte, je préférerai voir étudier au point de vue de l’homme.

III

Le professeur Jobert de Lamballe.
La transfusion. — Un phénomène adipeux. — Une carte comme on en voit peu.

Dans ma dernière causerie, j’ai évité de vous parler de l’accident survenu au professeur Jobert de Lamballe, une de nos célébrités chirurgicales, comme on évite de toucher à une douleur personnelle. L’éminent chirurgien était mon maître et mon ami, et vous comprenez les motifs de ma réserve. Maintenant que tous les journaux ont fait connaître la triste vérité, j’ai d’autant moins de raisons de me taire, que les nouvelles que je puis donner seront agréables aux nombreux amis du malade. Et un chirurgien d’hôpital, qui a déjà fourni une si longue carrière, doit avoir pour amis tous ceux qui lui doivent la vie.

Je n’ai pas besoin de dire qu’il est entouré des soins les plus empressés, et que ceux qu’il aime viennent lui faire oublier, dans la limite du possible, la tristesse de sa position. Il reçoit ses visiteurs avec la plus expansive sensibilité, sa raison est encore voilée, mais cependant, dans ses conversations, les idées s’enchaînent avec une certaine logique, et si l’amélioration se soutient, on a tout lieu d’espérer que l’éclipse de cette belle intelligence ne sera que momentanée.


Vous avez dû vous apercevoir que les jugements qu’on porte sur le caractère d’un homme sont trop souvent fondés sur les apparences ; personne n’a été, sous ce rapport, plus mal jugé que ce savant chirurgien. On avait pour lui la déférence qui s’attache aux rudes travailleurs qui arrivent au haut de l’échelle, après avoir commencé par le premier échelon. On lui reconnaissait volontiers, comme opérateur, une dextérité et une élégance incomparables. Mais il passait pour un bourru inabordable, quinteux et désagréable pour ses subordonnés. Aussi son service était la terreur des internes, et il fallait un certain courage pour l’affronter.

Comme les poltrons qui chantent pour cacher leur peur, il tempêtait pour cacher sa vive sensibilité. Son abord bourru effrayait les gens qui se tenaient à distance. On le jugeait sur l’écorce, et on le jugeait mal.