Je l’ai vu chez lui distribuer de larges aumônes du ton qu’on prend pour assommer les gens, mais ses pauvres y semblaient faits et ne s’en émouvaient guère. Il fallait, pour bien l’apprécier, ne pas le craindre, crier plus fort que lui et pénétrer pour ainsi dire de vive force dans son amitié ; alors on s’apercevait combien il était bon, serviable ; il dépouillait cette rude enveloppe que lui avaient faite les chagrins domestiques et montrait une âme aimante et expansive.

Un jour, un nouvel interne entre dans son service ; on fut obligé de l’appeler au moment de la visite.

— Monsieur, dit le chirurgien, j’exige que mes internes soient présents à huit heures dans les salles.

— C’est bien, monsieur, on y sera.

Quelques jours après, le chirurgien, qui avait à faire une opération en ville, arriva une demi-heure plus tôt, et fit appeler son interne. Celui-ci vient, tire sa montre et dit :

— Il est sept heures et demie, je vais me recoucher. Dans une demi-heure je serai à vos ordres. Vous avez fixé vous-même le service à huit heures.

On s’attendait à une bourrasque. Le chirurgien se prit à rire et ne fit aucune objection. Quelques jours après, dans un moment de colère, il tutoya son interne, qui ne dit mot. Le lendemain, il lui faisait une objection sur un point du service ; l’interne lui répondit :

— Je ne l’ai pas fait, parce que tu ne me l’as pas dit.

— Tu ! à qui croyez-vous donc parler ?

— A toi ; tu m’as tutoyé hier ; cela ne paraît pas te plaire aujourd’hui, j’en suis fâché, mais il faudra t’y habituer.