Drôle de clinique ! singulier professeur !


Certains professeurs officiels in partibus font parfois leurs cours (lorsqu’ils n’ont rien de mieux à faire). Un esprit superficiel pourrait en conclure que si les professeurs qui sont payés pour faire des cours en font peu, les professeurs particuliers, qui ne reçoivent rien pour cela, n’en font pas du tout.

Ce serait une erreur capitale ; les professeurs sont d’autant plus zélés qu’ils sont moins rétribués. En voici la preuve :

M. le docteur Salmon, praticien fort instruit de Chartres, ayant appris que la chaire d’accouchements de la Faculté ne retentissait pas tous les jours de la parole du maître, résolut de venir en aide à l’enseignement officiel. Ce digne confrère s’empressa de prendre le chemin de fer et de venir à Paris, deux fois par semaine, faire une leçon sur les accouchements ; puis, comme il est médecin de l’hôpital de Chartres, sa leçon faite, il retourne dans cette patrie de l’aristocratie des pâtés. Total, 144 kilom. par leçon, 288 par semaine et 14,400 kilom. par an. Supposons qu’il fasse son cours seulement pendant cinquante ans, nous arrivons à un total de 720,000 kilom., vingt fois le tour de la terre !

Voilà la route que la science peut faire parcourir à un professeur zélé.

On dira peut-être : Pourquoi M. Salmon ne fait-il pas son cours à Chartres au lieu de le faire à Paris ? il économiserait 14,000 kilom. par an.

Le professeur chartrain ne doute pas du zèle de ses auditeurs de Paris ; cependant il craindrait peut-être d’être indiscret en les obligeant à faire 88 lieues par semaine pour venir l’entendre dans son pays ; de plus, il a compris que les vrais talents ont besoin de se faire consacrer à Paris.

Voilà certainement les seules raisons qui l’entraînent vers la capitale, car, à la rigueur, il pourrait bien rassembler à Chartres un auditoire aussi compacte que celui de certains professeurs du Jardin des Plantes, qui font leur cours, d’un bout à l’autre de l’année, devant deux personnes (y compris leur secrétaire et leur préparateur). Et lorsqu’on voit des professeurs très-savants, si on les juge d’après les traitements qu’ils touchent, se contenter d’un auditoire aussi exigu, il n’y a pas de raison pour qu’un professeur de province se montre plus difficile.

De plus, le vil appât du gain ne saurait être son mobile, car il est peu probable que, résidant à Chartres, on vienne le chercher de Paris pour les accouchements pressés ; à moins que ses clientes ne se soient d’abord formellement engagées à l’attendre. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons que féliciter, et très-sincèrement, M. Salmon du zèle qui lui fait exécuter de pareils voyages.