Ah ! grand Dieu ! si nos professeurs étaient forcés de parcourir 144 kilomètres pour faire une leçon, je crois qu’on pourrait bien mettre en location les amphithéâtres de la Faculté.


La ville de Lyon vient d’être le théâtre d’un petit concile pharmaceutique, provoqué, dit-on, pour discuter les intérêts professionnels des pharmaciens. Rien de mieux ; cependant, en prêtant un peu l’oreille, j’entends dans le lointain des mauvaises langues qui murmurent : que les seuls intérêts véritablement engagés dans l’affaire sont les intérêts de la maison Dorvault. Ces mauvaises langues en donnent pour preuve que les échos du concile ont surtout retenti des louanges de la maison Dorvault qui ont été servies à toutes les sauces ; on ajoute de plus qu’on a fait signer aux membres présents une pétition pour que la boutonnière de la maison Dorvault reçoive un petit bout de ruban.

Eh bien ! après, langues de vipères ! quand la maison Dorvault aimerait les bouts de ruban, où serait le mal ! quand même elle voudrait se faire couronner rosière par M. le bailli de Nanterre, qu’avez-vous à y voir ? S’il faut absolument que quelqu’un soit décoré, autant que ce soit la maison Dorvault qu’une autre.

D’abord, elle a des titres : 1o elle a entrepris le bonheur général de la pharmacie et celui des pharmaciens en particulier ; 2o pour édulcorer, au moins, les vieux jours des confrères dont il lui aurait été impossible de faire le bonheur, elle a inventé la MAISON DE RETRAITE DES PHARMACIENS. — Je sais bien que vous allez me dire que depuis la glorieuse de 48, on a imaginé pour toutes les professions, et sous le nom de maisons de retraite, des petits dépôts de mendicité si séduisants, que tout le monde se serait empressé de se ruiner pour avoir le droit d’y finir ses jours. C’est parfaitement vrai ; mais la maison Dorvault a perfectionné cette institution banale au moyen d’une idée pyramidale et cocasse.

Cette maison, non moins philanthropique qu’ingénieuse, s’est dit :

Un pharmacien malheureux comme les pierres (car c’est la première condition à remplir), et parvenu à cet âge infortuné où on n’est plus bon à rien (seconde condition essentielle), ne doit pas avoir le caractère extrêmement jovial. Quarante ou cinquante pharmaciens hors d’âge et malheureux comme les pierres, vont être saisis par un embêtement général, multiplié par la racine carrée de leur nombre ; si l’on ne met pas des gendarmes à la porte, au bout de huit jours, il ne restera pas un seul pharmacien dans l’établissement.

Il faut trouver un moyen héroïque et économique de les enchaîner au sol.

La maison Dorvault se rappela ces petits jardins de l’hôtel des Invalides, où les braves débris de nos victoires et conquêtes trouvent le moyen, avec une douzaine de soldats de plomb et quelques fortifications microscopiques, de se représenter le grand drame de l’empire où ils jouèrent un rôle.

Ce souvenir fut un trait de lumière pour la maison Dorvault ; elle résolut de placer les invalides de la pharmacie au milieu du champ de bataille où s’était écoulée leur jeunesse.